L’Algérie révolutionnaire à la conquête du monde (1954-1962)

Novembre 2024, Article d’Imrane Azizi

Introduction

         Après plus d’un siècle de colonisation au Maghreb central, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, en pleine fête de la Toussaint, est lancée par les nationalistes algériens la révolution algérienne. Le Front de Libération National (FLN), parti indépendantiste algérien conduit cette guerre contre la France et pour l’indépendance de l’Algérie, en particulier à l’aide de sa branche militaire : l’Armée de Libération Nationale (ALN). Avec une doctrine politique combinant, socialisme, islam, nationalisme, panarabisme, et anticolonialisme, le FLN va finir par créer en en 1958 le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), qui va précéder la fondation de la République algérienne démocratique et populaire le 25 septembre 1962 après presque huit années de guerre, avec l’indépendance le 5 juillet de la même année.
Durant cette période, ce n'est pas tant l’action militaire que l’action diplomatique et politique qui va permettre la victoire des indépendantistes : une action politique à l’échelle internationale qui prend forme avec la « diplomatie révolutionnaire » clandestine, auprès des blocs géopolitiques qui se forment au sortir de la Seconde Guerre mondiale. L’objectif : internationaliser le conflit pour débloquer les moyens de pression diplomatiques et politiques sur la France qui permettront de gagner l’indépendance. C’est selon l’expression de l’historien Matthew Connelly qui donnera son titre à la traduction française de son livre : “l’arme secrète du FLN”.
Cette diplomatie clandestine révolutionnaire va structurer et inscrire dans les gènes de la diplomatie algérienne les mots d’ordres d’anticolonialisme, d’autodétermination des peuples et de solidarité avec les « damnés de la terre » pour reprendre l’expression fanonienne. C’est le lancement de la politique de soutien aux mouvements de libération à l’échelle internationale, comme l’arme politique pour l’indépendance.
Cette histoire diplomatique pré-indépendance va largement déterminer l’action diplomatique de l’Algérie indépendante.

La révolution algérienne lancée par les nationalistes algériens a eu des précédents à l’international. En particulier le combat des nationalistes du Viêt Nam menés par Ho Chi Minh durant la guerre d’Indochine. Ce modèle indochinois se couple dans le même temps aux exemples de la révolution irlandaise ou encore de la Révolution russe de 1917. Ces modèles internationaux et leurs actions diplomatiques, particulièrement ceux des Vietnamiens, ont poussé les Algériens à l’action armée pour acquérir l’indépendance.
Mais le recours à l’action armée au sein d’une stratégie révolutionnaire doit se coupler d’une action politique et diplomatique pour lui assurer une audience médiatique et politique qui fera écho et donc pression sur l’ennemi colonisateur français. L’idée est d’internationaliser la question algérienne, pour faire pression sur la France et gagner l’indépendance.

Le Ministère des Moudjahidines, en Algérie, dans son article en ligne sur la diplomatie algérienne durant la guerre de libération, donne très bien les objectifs de cette diplomatie clandestine :

  • “Éliminer l'ennemi du champ diplomatique.

  • Gagner de nouveaux associés en interne et en externe.

  • Gagner des aides matérielles et psychologiques.

  • Pression constante et raid sur la colonisation en utilisant la politique d'épuisement

    des médias.

  • Internationalisation de l’affaire algérienne.

  • Transférer la lutte interne algérienne et l'adversité à l'étranger pour informer

    l'opinion publique internationale des actions féroces que l'armée française

    commettait contre le peuple algérien.

Avec ces objectifs, la diplomatie algérienne se lance dans un combat diplomatique mondial. Pour cela, il lui faut une audience et un soutien.

Solidarité Maghrébine

         Cette audience et ce soutien international commencent par une solidarité maghrébine et régionale. Les grands partis nationalistes maghrébins que sont l’Istiqlal marocain, le FLN algérien et le Néo-Destour tunisien se soutiennent mutuellement et à l’indépendance des deux pays voisins ; Tunis et Oujda au Maroc deviennent les bases arrière, militaires et politiques des révolutionnaires algériens. Cette solidarité pan-maghrébine se traduit notamment durant la conférence de Tanger le 2 mai 1958. Muhammad V, sultan marocain, ainsi que les autres nationalistes marocains tels que Mehdi Ben Barka et Allal Al Fassi sont de grands soutiens de l’indépendance de l’Algérie. Le sultan va ainsi déclarer à l’occasion de la septième année du déclenchement de la révolution algérienne sur les antennes de la radiodiffusion nationale marocaine “Nous devons être décidés à tout supporter pour la cause algérienne, car la liberté de l'Algérie est ce qui nous tient le plus an cœur.“ De même du côté tunisien, ou Habib Bourguiba et les nationalistes tunisiens sont d’une grande aide, à tous les niveaux : militaire, logistique, médiatique, politique, etc. Outre l’accueil des réfugiés algériens, et des bases politico-militaires, les deux pays maghrébins ne lésinent pas sur le soutien à la cause algérienne sur le plan matériel, financier et diplomatique.

Le soutien arabe

         Mais le soutien maghrébin ne suffit pas, les nationalistes algériens propulsent leurs actions à l’échelle arabe, avant même le début de la révolution. Le leader de cette diplomatie clandestine est alors Hocine Aït Ahmed, l'un des fondateurs du FLN qui va dès 1952 s’installer au Caire. L’Egypte des officiers libres, et du « grand-frère » Nasser va être le soutien arabe le plus important « aux frères algériens ». Ce sera d’abord un soutien politique, mais aussi et surtout un soutien militaire, diplomatique, logistique et financier que le régime du « raïs » offre aux algériens, gagnant ainsi l’inimitié profonde du gouvernement français. Les Algériens ouvrent au même moment des antennes partout dans le monde arabe, du Caire à Amman en passant par Bagdad, Djeddah et Damas, les États nouvellement indépendants du monde arabe soutenant en effet la cause algérienne. Amman va par exemple être le relais de la cause algérienne en Jordanie, et en Cisjordanie, avec des relais jusqu’au quartier Maghrébin de Jérusalem. L’Arabie saoudite va adresser une note au Conseil de Sécurité de l’ONU dès janvier 1955 pour alerter sur la situation en Algérie. L’Irak en 1956 rompt les relations diplomatiques avec la France immédiatement suivie par la Jordanie. La Ligue arabe communique au nom de ses membres : « tous les États membres apporteront leur assistance au peuple algérien par tous les moyens dont ils disposent ».

Des personnalités comme Fudhayl al-Wartilani traversent le monde arabe pour défendre la cause algérienne en Syrie, au Liban ou encore au Yémen. A l’échelle arabe, l’émir du Rif marocain, ‘Âbd al-Krim al-Khattabi, exilé au Caire et fondateur du Comité de libération du Maghreb arabe, lutte pour la libération de l’Algérie. Le monde arabe ainsi, dans la logique panarabe et anticoloniale, s’aligne donc sur le soutien à la cause algérienne.

Le mouvement des non-alignés et le soutien du “Tiers-monde”

         Les diplomates algériens comme Lakhdar Brahimi, M’hammed Yazid à New York, Mohammed Khemisti, ou Seddik Benyahia se lancent dans la guerre diplomatique contre la France et pour l’indépendance algérienne. Du 18 au 24 avril 1955 se déroule à Bandung en Indonésie la première conférence des pays afro-asiatiques qui deviendront les non-alignés. Ce groupe de pays nouvellement indépendants, refusant la domination impérialiste des blocs communistes et occidentaux, se liguent et se soutiennent mutuellement. La délégation du FLN est présente et inscrit la question algérienne durant la conférence. Le tiers-monde soutient l’Algérie révolutionnaire, et avec des noms comme Nehru en Inde, Nasser en Egypte, Soekarno en Indonésie, Tito en Yougoslavie, elle trouve dans le mouvement des non-alignés l’allié parfait pour sa cause. La conférence de Brioni en 1956 confirme le soutien des non-alignés à la cause algérienne.

L’action onusienne

         Grâce au soutien tiers mondiste, du nom que se sont donnés les non-alignés face aux deux autres mondes communiste et capitaliste, la question algérienne devient un sujet à la 10ème session de l’Assemblée générale de l’ONU en juillet 1956, avec l’adoption du mémorandum du FLN lors de cette session le 19 juillet. Une grande victoire pour la diplomatie clandestine algérienne mais ce n’est pas terminé. La crise de Suez aidant à la popularité des mouvements révolutionnaires, la question algérienne est inscrite à l’Assemblée générale de l’ONU le 15 février 1957 grâce au travail des diplomates algériens à New York mené par M’hammed Yazid. Cette 654ème plénière de la 11ème session de l’Assemblée générale de l’ONU débouche sur la résolution 1012 sur la Question algérienne, exprimant le souhait d’une « solution pacifique, démocratique et juste » au conflit, à la suite de débats houleux. La France considère cette résolution comme une victoire, mais elle est en réalité un énorme coup de publicité aux aspirations nationales algériennes.

Le congrès de la Soummam par le FLN de 1956 donne la marche à suivre pour la cause algérienne à l’échelle internationale : l’ONU et le droit international sont les clés pour le soutien de la communauté internationale à l’indépendance de l’Algérie. Les actions françaises illégales au regard du droit international comme le bombardement des camps de Sakiet Sidi Youssef en 1956 renforcent l’action diplomatique indépendantiste et permet d’acquérir plus de soutien. C’est donc ainsi que tout au long de la guerre, l’ONU et son Assemblée générale seront l’un des théâtres privilégiés du travail des diplomates révolutionnaires algériens, pour internationaliser la cause algérienne.

La diplomatie rouge

         Pour jouer sur le tableau onusien, la cause algérienne a besoin du soutien des deux blocs de la guerre froide ; en bons socialistes arabes, les Algériens commencent par se rapprocher du bloc communiste. En 1958, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) est créé, avec son ministère des Affaires étrangères. En 1960, Ferhat Abbas, président du GPRA, décide d’accepter le soutien de la Chine de Mao, et se rend à Pékin. Le bloc communiste soutient la cause algérienne, d’abord avec des pays comme la Chine, le Viêt Nam de Ho Chi Minh, la Bulgarie, la Corée du Nord, la Yougoslavie de Tito, et bien sûr l’URSS. Les communistes envoient des armes, forment les cadres militaires algériens, et financent la révolution algérienne tout en la soutenant diplomatiquement avec l’appui par exemple du diplomate et premier ministre chinois Zhou Enlai.

Le paradoxe occidental

         Du côté américain, l’alliance transatlantique avec la France ne l’empêche pas d’avoir un regard positif sur les Algériens. La décolonisation est la marche obligatoire de l’histoire, et les Américains le savent. Pour empêcher que l’Algérie indépendante rejoigne le bloc communiste, les Etats-Unis commencent aussi à soutenir l’action algérienne. C’est John Fitzgerald Kennedy qui n’est encore que sénateur avant de devenir président, qui se prononce pour l’indépendance de l’Algérie devant le Sénat américain le 2 juillet 1957. La diplomatie algérienne à New York effectue un travail intense, pour passer quelques minutes sur les chaînes de radiodiffusion, comme sur la CBS le 16 juin 1957. Elle distribue brochures et documents aux membres du Congrès et à la direction de la presse américaine pour trouver du soutien. Les Américains qui depuis les déclarations de l’ancien Wilson soutiennent de l’autodétermination des peuples ne sont pas insensibles à la cause algérienne, encore plus après la crise de Suez.

Richard M. Nixon, alors vice-président américain, déclare en 1957 à des journalistes, en refusant d’être cité nommément, que « l’Algérie devrait obtenir son indépendance ».
En Europe occidentale même, le soutien aux indépendantistes algériens se dessine. En Suisse par exemple, on peut noter la demande au GPRA du comité international de la Croix Rouge, d'adhérer aux Conventions de Genève. Le GPRA, avec le soutien de l’État suisse, adhère aux Conventions de Genève en pleine guerre, le 20 juin 1950. Du côté italien, le soutien algérien est profond au sein de la gauche. La gauche communiste italienne participe aux réseaux de soutien au FLN en Europe, de même que le patron de la compagnie pétrolière ENI, Enrico Mattei tente de faire de l’Italie la base arrière européenne des indépendantistes. Les Italiens oscillent donc entre soutien européen aux français, et dénonciation de son impérialisme au Maghreb. Il y a toujours l’idée de reprendre une place importante à l’échelle méditerranéenne pour l’Italie, ce qui poussera vers le soutien aux algériens.

La reconnaissance internationale

         Le 19 septembre 1958, le FLN fonde le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), reconnu le jour même par certains amis maghrébins et arabes : le Maroc, la Tunisie, la Libye, et l’Irak. Les jours suivants et dans l’ordre chronologique ce seront : l’Arabie Saoudite, la Corée du Nord, la République arabe unie (Egypte et Syrie), le Yémen, la Chine, le Soudan, le Nord Viêt-Nam, l’Indonésie, la Guinée, la Mongolie, le Liban, la Yougoslavie, le Ghana, la Jordanie, le Libéria, le Togo, l’Union soviétique, le Mali, la République du Congo-Léopoldville (aujourd’hui la République Démocratique du Congo), la Tchécoslovaquie, la Bulgarie et enfin en août 1961 le Pakistan qui reconnaîtront le GPRA.

Il y a donc déjà plusieurs pays qui reconnaissent l’Algérie indépendante avant même l’indépendance, dont la superpuissance mondiale soviétique le 3 octobre 1960. La diplomatie clandestine a fonctionné, des pays reconnaissent officiellement le GPRA, et la majorité des pays du monde accepte de travailler avec ses délégations, au grand dam des Français.

La diplomatie clandestine algérienne à la veille de l’indépendance est en pleine formation, sur le terrain. Mais elle a des ambassades et antennes aux quatre coins du monde : Conakry, Accra, Addis Abeba, le Caire, Damas, Bagdad, Amman, Djeddah, Karachi, Moscou, Pékin, Jakarta, New York, Londres, Genève, Bucarest, Berlin-Est, jamais à cette époque un mouvement de libération n’a eu un réseau diplomatique aussi étendu.

Conclusion

         Le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) organise en août 1961 le congrès de Tripoli qui élabore un programme dans lequel il donne les principes de la diplomatie algérienne tel que : la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme, le soutien aux mouvements en lutte pour l’unité, l’appui aux mouvements de libération et la lutte pour une coopération internationale juste.

L’application de ces principes débute dès avant l’indépendance. Avec parmi les premiers bénéficiaires de ces principes, le leader du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud, Nelson Mandela.

La guerre d’indépendance sur le terrain militaire va pousser les indépendantistes algériens à se lancer dans une guerre politique et diplomatique à l’échelle internationale. Pour cela se constituera une légion de diplomates algériens qui se lanceront, aux quatre coins du monde,

dans les grandes instances de la communauté internationale pour défendre la « cause algérienne ». Pour cela, ils ne lésineront sur aucun effort en parcourant tous les espaces géopolitiques, du bloc communiste au bloc occidental, en passant par le monde arabe, l’Afrique, l’Amérique latine, ou l’Asie, dans une optique tiers-mondiste.

Ce travail diplomatique inouï à l’échelle d’un mouvement de libération va intégrer dans les gènes de la diplomatie algérienne cet aspect révolutionnaire, tiers-mondiste pour la défense de l’autodétermination des peuples. Il permettra à l’Algérie de devenir, dans les deux décennies qui suivront son indépendance, le phare mondial des mouvements de libération, et d’être le modèle révolutionnaire par excellence.

Mais ceci est une autre histoire.


Bibliographie :

Connelly, Matthew James. L’arme secrète du FLN. Paris : Payot. 2011.

Amir-Aslani, Ardavan. L’âge d’or de la diplomatie algérienne, 1962-1978. Paris : Éditions du Moment. 2015.

LEMIRE, Vincent. Au pied du mur : vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem (1187-1967). Paris : Éditions du Seuil. 2022.

Ben Salama, Alger, la Mecque des révolutionnaires (1962-1974), ARTE, 2017, Documentaire

Byrne, J., Traduit de l'anglais par Jacquet, C. (2014) . L'action internationale du FLN. Dans Bouchène, A., Peyroulou, J., Tengour, O. et Thénault, S. (dir.), Histoire de l'Algérie à la période coloniale 1830-1962. ( p. 651 -657 ). La Découverte.

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Mohammed V : nous devons être décidés à tout supporter pour la cause algérienne. En ligne : https://www.lemonde.fr/archives/article/1960/11/02/mohammed-v-nous-devons-etre-decides-a-tout-supporter-pour-la-cause-algerienne_2094225_1819218.html [consulté le 2 janvier 2025].

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