Stabilité politique, sécurité et coopération régionale au Bahreïn
Février 2025, Article d’Imrane Azizi
Introduction
Le Bahreïn, petit archipel d’îles et îlots au large de la péninsule arabique, est dirigé par une monarchie, la dynastie Al-Khalifa, depuis la fin du XVIIIème siècle. Entrant progressivement sous la domination britannique à partir du premier quart du XIXème siècle, Bahreïn devint un royaume indépendant en 1971. État arabe musulman du Golfe, au cœur du Moyen-Orient, l’île est sujette, comme la région, aux crises géopolitiques, sécuritaires et politiques.
La stabilité politique du Bahreïn, comme la stabilité politique nationale de chacun des autres pays de la région, dépend de la stabilité politique régionale globale. Chaque situation de crise dans le Golfe et plus largement au Moyen-Orient à un impact sur toute la région, en incluant le Bahreïn.
Une stabilité politique éprouvée
Dans la politique interne, la stabilité politique du pays a souvent été mise à rude épreuve, avec quelques révoltes populaires dès les années 1980. De même, le rapport de force entre la dynastie Al-Khalifa qui tient le pouvoir et les mouvements politiques, en particulier chiites, a parfois été dans l’histoire du petit archipel un facteur d’instabilité.
Parmi les summums de cette instabilité politique et sécuritaire interne : la période post-révolution iranienne de 1979, avec une tentative infructueuse de coup d’État contre la famille Al-Khalifa en 1981. La révolution islamique iranienne eut en effet des conséquences sécuritaires dans la région dès les années 1980, avec les tentatives d’exporter la révolution auprès des populations chiites du Moyen-Orient, dont au Bahreïn. Mais l'Iran, dans une politique étrangère devenue pragmatique, n’a pas eu autant d’implications sur les mouvements sociaux et politiques contestataires sur l’île depuis les années 1980, pour des raisons de désintérêt économique et politique. C’est à cette période que va se former le premier groupe islamiste chiite, le Front islamique pour la libération du Bahreïn (FILB), qui va devenir un groupe militaire insurgé, et qui aura été le groupe à l’origine de la tentative du coup d’état de 1981.
Le deuxième grand moment d’instabilité politique est le soulèvement des années 1990 (connu sous le nom du « soulèvement de la dignité »), où les mouvements politiques islamistes chiites (comme le FILB), les mouvements laïques, de gauche et les libéraux s’allièrent (une première dans le monde arabe) dans une révolte contre les restrictions des libertés, des droits civiques et des droits politiques, depuis la mise en place de la loi sur la sécurité de l’État en 1974, et pour la remise en place du Parlement et d’une vie politique démocratique libre. Ce soulèvement débuta en 1994 et se termina officiellement en 1999 avec le décès de l’émir ‘Issa Ibn Salmân al-Khalifa. En réalité, les choses se calmèrent avec la Charte d’Action Nationale mise en place en 2001 par le roi Hamâd Ibn ‘Issa al-Khalifa à la suite d’un référendum.
Enfin, le dernier grand moment d’instabilité politique fut le soulèvement du rond-point de la Perle, dans le cadre des Printemps arabes en 2011. Bien que portée par une population majoritairement chiite, cette révolution n’était pas un mouvement exclusivement confessionnel. Il existait un ressentiment face à une certaine discrimination entre une société majoritairement chiite et un pouvoir politique majoritairement sunnite, mais la référence confessionnelle était mineure par rapport aux revendications de droits politiques et de pluralisme, dans le discours des manifestants.
En effet le Royaume du Bahreïn n’a pas été épargné par les soulèvements des Printemps arabes, où la population bahreïnie, majoritairement chiite, s’est soulevée contre les dirigeants sunnites, entraînant une grande instabilité et une intervention militaire de l’Arabie Saoudite et du Conseil de Coopération du Golfe sur l’île pour réprimer le soulèvement et préserver le pouvoir de la famille Al-Khalifa, dont la chute aurait d’ailleurs pu profiter à l’Iran. Cette intervention pour le sauvetage de la famille régnante Al-Khalifa fut couplée d’un état d’urgence sévère, s’illustrant par une répression importante.
Troubles politiques et situation géopolitique
De cette révolution de 2011, résultèrent des troubles politiques importants, des tensions entre l’exécutif et le législatif, et furent ainsi mis en place une commission d’enquête et un processus de réconciliation nationale. Cette situation de crise majeure fut ainsi peu ou prou résolue avec une volonté après 2012 de reprendre le dialogue politique avec le plan de réconciliation nationale.
La présence d’une population majoritairement chiite au Bahreïn pousse en particulier les dirigeants sunnites à se méfier de l’influence, voire de l’ingérence de l’Iran sur le pays.
Le Bahreïn a toujours été une zone tampon entre la zone d’influence politico-culturelle persane et l’aire culturelle arabe. Pendant longtemps les différents souverains d’Iran revendiquaient ce territoire comme étant un territoire iranien (revendication abandonnée par le Shah Muhammad Reza Pahlavi en mars 1970). Mais actuellement, la situation géopolitique couplée à une réalité socioreligieuse complexe a poussé le Bahreïn à se tourner vers le renforcement de ses liens avec les pays arabes de la région, en premier lieu des liens avec l’Arabie Saoudite, premier partenaire du Royaume dans la région.
Le Bahreïn est situé entre les deux grandes puissances de la zone que sont l’Arabie Saoudite et l’Iran, et a donc dû prendre position pour le Royaume saoudien, tout en évitant les affrontements et le conflit ouvert avec son voisin iranien. Une position difficile qui tend à se calmer depuis l’accord entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, sous l’égide de la Chine en 2023. Le Bahreïn avait, en suivant l’Arabie Saoudite, rompu ses relations avec l’Iran en 2016 à la suite de l’attaque par des manifestants iraniens de l’Ambassade d’Arabie Saoudite à Téhéran, et de son consulat à Machhad, protestant contre l’exécution du religieux chiite saoudien Ayatollah Nimr Baqir al-Nimr. En 2024, des discussions ont été engagées pour relancer les relations bilatérales, suivant ainsi de peu le réchauffement diplomatique entre l’Arabie Saoudite et l’Iran.
La menace des Printemps arabes de 2011 et le sauvetage de la monarchie bahreïnite opérée par les monarchies du Golfe a largement poussé le Bahreïn à se tourner vers l’Arabie Saoudite comme principal partenaire politique, ainsi que vers ses autres voisins arabes, dont notamment les Émirats arabes unis. Ceci en plus des intérêts économiques communs aux pays de la zone.
À l’échelle internationale, cette alliance géopolitique avec l’Arabie Saoudite et l’histoire commune entre les deux États s’est traduite par une grande proximité avec les États-Unis, qui disposent d’une importante base navale sur l’île.
Parallèlement, une panoplie de groupes d’insurgés islamistes chiites soutenus par l’Iran ont émergé dans l’archipel, les Brigades al-Ashtar en 2012, les Brigades al-Mukhtar en 2013, ou encore les Brigades Wa’d Allah. Ces différents groupes classés terroristes par les pays du Golfe et les pays occidentaux font partie de cet axe de groupes militaires chiites au Moyen-Orient, nommé par les Iraniens « l’Axe de la Résistance ». Cette présence et cette insurrection islamiste chiite, qui débuta après 2011, continue à nos jours.
Mais les raisons initiales de tous ces troubles et soulèvements ne sont pas exclusivement confessionnelles, surtout au XXème siècle. Ces troubles sont aussi des conséquences des difficultés socio-économiques : le chômage, la saturation du secteur public ou encore l’augmentation de la population, avec une densité dans le top 5 mondial, et une société largement urbaine. Tous ces éléments socio-économiques font aussi partie du mécontentement populaire exprimé par certains de ces soulèvements, le facteur confessionnel et géopolitique étant présent, mais pas exclusif. De plus, le clivage ethno-confessionnel est un facteur construit, aggravé, et alimenté par le système colonial britannique en vigueur durant le protectorat, qui a des répercussions politiques et sécuritaires importantes aujourd’hui.
Bahreïn et coopération régionale
D’une autre manière, la stabilité politique du Bahreïn dépend de façon significative de la coopération régionale entre les États du Golfe.
La principale organisation qui matérialise sur le plan institutionnel cette volonté de coopération régionale est le Conseil de Coopération des États arabes du Golfe (CCG), créé en 1981, et qui réunit le Koweït, le Bahreïn, l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis et le Sultanat d’Oman. Initialement un conseil principalement économique, le CCG s’est mué en une institution permettant la médiation, la diplomatie, et plus globalement la réunion des États arabes du Golfe pour une meilleure intégration régionale et un meilleur dialogue commun.
Cette coopération régionale au sein du CCG est allée plus loin en créant dès 1984 le « Bouclier de la Péninsule », une structure militaire permettant une intense coopération militaire entre États arabes du Golfe, face aux crises régionales, et aux jeux de pouvoir entre puissances, notamment face à l’Iran. C’est le Bouclier de la Péninsule aux côtés de l’Arabie Saoudite qui est intervenu au Bahreïn en 2011 face aux Printemps arabes et à la menace de la propagation de ces soulèvements vers les autres États arabes du Golfe.
Cette coopération régionale est un facteur très important pour la stabilité du Bahreïn, en particulier en raison de ses liens très forts avec l’Arabie Saoudite, mais aussi avec les Émirats arabes unis, en particulier sur le plan sécuritaire et économique. Ces liens forts ont été illustrés par la participation du Bahreïn à l’opération “Tempête décisive”, puis à l’opération “Restaurer l’espoir” mené par l’Arabie Saoudite dans le cadre de la coalition militaire en guerre au Yémen. De même, le Bahreïn a coupé de 2017 à 2021 ses relations avec son voisin qatari lors de la crise diplomatique du Qatar avec les pays de la région, rejoignant ainsi l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Yémen et la Mauritanie dans ce blocus. Le Qatar était alors accusé d’être un facteur d’instabilité politique et sécuritaire par des incriminations de soutien et de financement au terrorisme dans la région.
La stabilité politique dépend de toute manière aussi du développement économique et donc des facteurs socio-économiques. La situation économique étant plutôt positive, grâce aux ressources pétrolières, au développement du tourisme, et au développement du secteur financier, la stabilité politique en résultant s’améliore avec le temps. Les données de la Banque Mondiale présentant le rang par pourcentage de la stabilité politique et de l’absence de violence/terrorisme présentent une évolution croissante et positive passant de 9 en 2013 à 29 en 2023.
Conclusion
L’évolution positive de cette stabilité politique et sécuritaire, malgré un climat régional tendu, est donc aussi la résultante des progrès économiques du Bahreïn durant les dernières années.
Dans le contexte international, marqué par l’émergence des BRICS+, le retour de Donald Trump aux États-Unis, la chute de la dictature Al-Assad en Syrie, et la crise humanitaire et sécuritaire au Proche-Orient, le Bahreïn se retrouve au cœur des bouleversements mondiaux. Depuis toujours tiraillé entre diverses influences, l’avenir sécuritaire et politique du Bahreïn apparaît comme plus apaisé avec le réchauffement diplomatique irano-saoudien, la réintégration du Qatar, et une situation économique marquée par des ressources pétrolières plus que jamais source de richesse. Reste à voir dans quelle mesure le Bahreïn sera acteur ou non de ces changements régionaux, et mondiaux.
Bibliographie :
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