Bahreïn : entre développement économique, consommation énergétique et enjeux écologiques
Janvier 2025, Article d’Ella Aslı Kiremitçi
Introduction
“Tout le monde parle de la météo, mais personne ne fait rien pour la changer”, déclarait Mark Twain, écrivain et humoriste américain du XIXe siècle, qui illustre l’un des enjeux majeurs du monde contemporain : le changement climatique. Malgré des efforts mondiaux, celui-ci se heurte aux impératifs économiques et énergétiques de certains pays. Le Bahreïn, petit royaume insulaire de la région du Golfe, reflète cette dichotomie. Depuis 1932, le pays s’est construit sur l’exploitation des hydrocarbures, s’imposant comme un acteur économique incontournable de la région. Cependant, confronté à l'épuisement progressif des ressources ainsi qu’à la crise climatique et environnementale, le Bahreïn a entrepris de nombreuses réformes, comme l’illustre sa Vision 2030. Entre enjeux de durabilité, dépendance aux hydrocarbures, pressions géopolitiques et impacts environnementaux, le royaume se trouve au cœur d’un dilemme complexe.
Nous pouvons dès lors nous poser la question suivante : dans quelle mesure le Bahreïn peut-il concilier développement économique, consommation énergétique et transition écologique ?"
I. Recherche de développement économique au coeur des ambitions du Bahreïn
Vision 2030
En 2008, le Bahreïn a lancé sa Vision économique 2030 à l’initiative de Sa Majesté le roi Hamad bin Isa Al Khalifa. Le gouvernement a dès lors annoncé sa volonté de promouvoir le développement économique et d’améliorer la qualité de vie au sein du royaume. Elle repose sur trois principes distincts : la soutenabilité, l’équité et la compétitivité. Le premier principe concerne la transition d’une économie dominée par le secteur public vers une économie menée par le secteur privé d'ici 2030, avec un accent mis sur la stabilité des finances publiques, l’investissement dans le capital humain, ainsi que la promotion de l’entrepreneuriat et de l’innovation. Quant au principe d’équité, il repose sur la promotion de l’égalité des chances, de la transparence et de la responsabilité, tant dans le secteur public que privé, à travers des mesures contre la corruption et des cadres juridiques adaptés. Enfin, le principe de soutenabilité souligne la nécessité de protéger l’environnement et de préserver le patrimoine culturel. Le principe de compétitivité vise à atteindre une productivité élevée tout en favorisant la croissance économique, le développement d’une main-d'œuvre qualifiée et la création d’un environnement propice aux entreprises internationales et locales. Face à cela, un programme de réforme économique et institutionnelle a été mis en place par le Conseil de développement économique (Economic Development Board, EDB) en collaboration avec les ministères afin d’atteindre les objectifs de la Vision 2030. Le gouvernement tient également à souligner que cette vision prend en compte les Objectifs de développement durable (ODD), adoptés par les Nations Unies en 2015, afin de lutter contre la pauvreté et de préserver l’environnement.
Par ailleurs, dans un même esprit de développement économique, il est important de mentionner que le Bahreïn s’affirme comme un hub de la finance islamique. Classé 3e dans la région MENA et 6e mondialement pour la “FinTech islamique”, ce système prône une effervescence d’investissements responsables soutenant une croissance économique tout en incluant “la protection sociale, la réduction de la pauvreté et la répartition équitable des richesses”. En effet, d’après le Bahrain Economic Development Board, la finance islamique suit les principes de la loi islamique, autrement dit la charia, en se basant sur des principes éthiques et moraux. Une banque est dite islamique lorsque plus de 20 % de ses actifs sont conformes aux principes de la charia. Des pays musulmans comme non-musulmans sont attirés par ce système, ancré dans leur recherche de systèmes financiers plus éthiques et durables. D’après le Figaro, “aujourd'hui, 27 banques islamiques gèrent à Bahreïn 25,8 milliards de dollars d'actifs, soit treize fois plus qu'en 2000”. Pour un banquier anglais en poste à Bahreïn, “le potentiel est immense” même si, pour le moment, ce système islamique reste minoritaire dans les grands projets d’infrastructure.
2. Grande dépendance aux hydrocarbures
Dès la découverte du pétrole à Bahreïn en 1932 sur le gisement d’Awali, la question des hydrocarbures s’est placée au centre des préoccupations du pays, notamment à travers l’intérêt porté par l’Arabie Saoudite. Comme l’explique Le Monde diplomatique, “à cette époque, deux pays seulement du Moyen-Orient étaient producteurs de pétrole : l’Iran, où l’exploitation avait débuté en 1908, l’Irak en 1927”. Même si sa production pétrolière reste modeste par rapport à d’autres pays du Golfe, elle reste un atout majeur quant à son essor économique. C’est à travers l’exploitation du gisement d’Awali que la production de pétrole atteint 3,8 millions de tonnes en 1970, pour ensuite diminuer en 1972 avec une production de 3,5 millions de tonnes. D’après Le Monde diplomatique, en plus du pétrole, Bahreïn puise ses ressources en gaz naturel afin d’établir une production d’électricité et, par ce biais, d’alimenter l’industrie lourde, comme pour l’usine d’aluminium ALBA. L’année 1971 marque un tournant pour le Bahreïn, qui acquiert son indépendance tout en plongeant dans une toute nouvelle ère, celle de la modernisation et de la croissance économique.
En 2018, Bahreïn fait la découverte d’un “gigantesque gisement de pétrole de schiste”. En effet, d’après Le Parisien, le ministre du pétrole de Bahreïn estime que cela représente le “plus grand champ pétrolier et gazier de l’histoire de ce petit pays du Golfe, estimé à 80 milliards de barils.” Tandis que 80 % des revenus du royaume sont issus du pétrole, cette découverte est, d’après le prince héritier, un levier de croissance qui leur permettra d’accroître leur “compétitivité et la poursuite de projets de développement.”
3. Vers une diversification économique dans un contexte post-pétrole
Comme le montre l’Agence pour le développement économique et culturel Nord-Sud, alors que les pays du Conseil de Coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, EAU, Koweït, Oman, Qatar), représentant près de 30% des réserves mondiales de pétrole, sont grandement dépendants des hydrocarbures dans le cadre de leur PIB, de leurs exportations et de leurs budgets, ils se retrouvent face à un défi majeur dans un contexte post-pétrolier. Face à l’éventuel épuisement futur de leurs ressources en hydrocarbures, ils se placent au centre d’un élan de diversification économique tout en s’inspirant de modèles comme ceux de l’Indonésie ou de la Malaisie. Les pays du Golfe investissent de plus en plus dans des secteurs stratégiques comme la pétrochimie, la finance et l’énergie renouvelable, participent à la modernisation de leurs infrastructures, comme Le Louvre Abu Dhabi des Émirats Arabes Unis, et développent par ce biais leur attractivité et leur secteur touristique. Néanmoins, d’après l’Agence pour le développement économique et culturel Nord-Sud, un faible commerce intra-régional, une absence de spécialisation entre voisins ainsi que les lenteurs administratives, le droit du travail restrictif et le poids majeur du secteur public représentent des défis auxquels ces pays se retrouvent confrontés, malgré leurs efforts de diversification économique.
D’après Eckart Woertz, chercheur au CIDOB (Barcelona Centre for International Affairs), le cas du Bahreïn illustre une diversification économique à travers les domaines de la finance et de la production, même si les hydrocarbures représentent 19 % du PIB et 75 % des revenus gouvernementaux en 2016. Des prix de pétrole bas et persistants ont cependant entraîné un déficit fiscal en augmentant la dette publique et les dégradations de la notation de crédit, alors que le soutien financier de l’Arabie Saoudite maintient son importance pour le Bahreïn. En ce sens, le Bahreïn possède une importance stratégique aux yeux de l’Arabie Saoudite, de par sa proximité avec les installations pétrolières et de la méfiance de l’Arabie Saoudite vis-à-vis d’une potentielle influence de l’Iran sur la population à majorité chiite du Bahreïn. Si l’on se plonge dans la politique domestique du Bahreïn, d’une part, des tensions sectaires entre la monarchie sunnite et la majorité chiite se manifestent et, d’autre part, des inégalités économiques ainsi qu’une part importante de dépendance au secteur de l’emploi public se manifestent. Les tentatives de réformes en vue d’une stabilisation économique se heurtent à une résistance politique et sociale.
II. Perspectives de conciliation entre développement et transition énergétique ?
Manifestation de la crise climatique au Bahreïn : impact environnemental de sa structure énergétique
Classé 189e parmi 210 économies dans l’indice de durabilité environnementale exclusif d’Allianz, le Bahreïn soulève d’importantes questions quant à la crise climatique qui est au cœur des enjeux mondiaux actuels. Comme le montre Middle East Eye, le royaume fait même partie des plus vulnérables quant au changement climatique dans la région du Golfe, confronté à des préoccupations allant de la sécheresse à la montée des eaux, en passant par un faible taux de recyclage et une faible production d’énergie renouvelable. Alors que la plus grande partie de sa population vit dans des “zones côtières de faible altitude” souffrant déjà d'extrêmes chaleurs, son ministre de l’environnement, également ministre du pétrole, met surtout en avant “la menace la plus importante” pour lui, cette “menace à bas bruit” qu’est l’élévation du niveau de la mer. En effet, depuis 1976, le niveau de la mer augmente tous les ans, d’après le ministère, de 1,6 millimètre à 3,4 millimètres. De surcroît, il ajoute que le bilan prévu en 2050 sera un bilan lourd avec une estimation dite “optimiste” d’une augmentation d’au moins un demi-mètre. Le témoignage de la chercheuse Sabah Aljenaid à l’AFP souligne une crise existentielle pour le Bahreïn qui pourrait se retrouver enseveli sous l’eau. Pour cause, des experts du GIEC prédisent qu’une élévation de 1,5 m du niveau de la mer pourrait impacter jusqu’à 27 % de la superficie du royaume d'ici la fin du siècle. Dès lors, Mohamed ben Moubarak ben Daina affirme qu’il s’agit de l’une des principales priorités de Bahreïn. Parmi les mesures déployées se trouvent l’élargissement des plages ainsi que l’élévation des digues et des terrains.
2. Initiative en faveur de la transition énergétique
En continuité avec les ambitions globales, le Bahreïn tente de transformer “son écosystème énergétique” à travers des objectifs ambitieux dans le domaine de l’environnement. En effet, d’ici 2035, Bahreïn vise à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 30 % tout en œuvrant à la production d’énergies renouvelables pour répondre aux besoins de 10 % de sa consommation énergétique. De même, d’après Sébastien Joanteguy dans son article sur Energy News, le royaume s'apprête à importer de l’énergie renouvelable à travers “le réseau interconnecté du Conseil de coopération du Golfe.” S’ajoute à cela le projet de verdir le pays, de quadrupler en douze ans l’espace occupé par les mangroves, ainsi que d’atteindre l’objectif net zéro d’ici 2060 en suivant l'exemple des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite. Par ailleurs, malgré certains défis, les sukuk verts et durables, renvoyant à un principe de la finance islamique, permettant de financer des projets environnementaux, ont connu une forte croissance parmi les pays de la CCEAG. Les sukuks se montrent essentiels en vue de la transition énergétique de cette région productrice d’hydrocarbures et grandement responsable du changement climatique.
Le ministre du pétrole et de l’environnement, à travers sa “double casquette”, montre l’importance de l’enjeu climatique en l'aidant à “appliquer toutes les réglementations environnementales à l’industrie pétrolière.” Ce double rôle n’est pas rare dans la région du Golfe. En effet, tout comme au Bahreïn, le Koweït et les Émirats Arabes Unis manifestent eux aussi cette même concomitance de rôles. Le Sultan al-Jaber, connu comme étant le patron du “géant pétrolier ADNOC”, a été choisi pour présider la prochaine conférence de l’ONU sur le climat, la COP 28 de Dubaï. Toutefois, certains pourraient penser que les intérêts des acteurs pollueurs prennent le dessus sur les ambitions et préoccupations environnementales, reflétant l'ambiguïté des États pétroliers face aux enjeux environnementaux.
3. Mais limites ...
Malgré la mise en place d’initiatives en faveur de l’environnement, le Bahreïn rencontre certains obstacles qui entravent la réalisation de sa transition énergétique. Alors que le gouvernement reconnaît l’impératif de la montée des eaux plongeant le Bahreïn dans une situation de vulnérabilité tout en affichant des ambitions écologiques, il poursuit des projets d’îles artificielles exacerbant les problématiques environnementales. En effet, d’après National Geographic, à travers l’expansion territoriale par remblaiement, les récifs coralliens et les habitats marins sont détruits, ce qui a un impact direct sur la biodiversité en réduisant les stocks de poissons et par conséquent, les moyens de subsistance des pêcheurs locaux. Haji Saeed, un pêcheur de 72 ans au Bahreïn, témoigne d’une baisse drastique du nombre de poissons péchés par jour, passant de plus de 100 kg à seulement quelques kilos. À travers un dragage intensif, ces initiatives entraînent une perte importante de biodiversité et exacerbent la pollution des côtes. De surcroît, d’après Jean-Paul Burdy, l’utilisation d’infrastructures de dessalement afin de protéger les nappes phréatiques de l’intrusion d'eau salée entraîne une consommation énergétique ainsi qu’une pollution accrue. Les critiques pointent du doigt la nature symbolique des politiques environnementales souvent non suivies d’effets concrets. Cette oscillation entre projets économiques et enjeux environnementaux souligne les limites de la transition écologique au Bahreïn.
Conclusion
Ainsi, le Bahreïn se retrouve déchiré entre développement économique, consommation énergétique et enjeux écologiques. D’une part, sa Vision 2030 ainsi que sa volonté de diversification économique témoignent de son ambition de s’adapter aux défis du monde actuel, comme la crise climatique et l’ère post-pétrolière. D’autre part, sa dépendance accrue aux énergies fossiles et les projets d’infrastructures, comme les îles artificielles, soulèvent d’importantes questions quant à la transition énergétique. Le royaume est connu pour sa vulnérabilité face aux conséquences du changement climatique, de la montée des eaux jusqu’à des températures extrêmes. Malgré de nombreuses initiatives en faveur de la transition écologique, les efforts laissent à désirer. Du double rôle de ministre de l’Environnement et du Pétrole, jusqu’à la destruction de la biodiversité et une pollution importante, ses limites sont nombreuses. Dès lors, le Bahreïn se place dans une situation complexe où il doit trouver un équilibre entre modernisation économique, protection de l’environnement et lutte contre le réchauffement climatique.
Bibliographie :
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