Enquête de terrain au Liban sur le statut du Hezbollah
Août/Septembre 2023, Article de Nael El Kihal
En juillet 2023, j’ai effectué un voyage au Liban. Pendant ces quelques jours, j’ai exploré la majorité du pays du Cèdre, de sa capitale Beyrouth aux montagnes du Mont Liban jusqu’à la vallée de la Bekaa, en passant également par le sud du Liban. À travers ces multiples découvertes de ce sublime pays, un élément a retenu mon attention à plusieurs reprises : la présence de drapeaux vert et jaune (photo ci-dessus). Ce sont les couleurs du Hezbollah (( حزب هللا ḥizbu-llāh - Parti de Dieu), présent dans de nombreuses régions libanaises. Créé en 1982, le parti de Dieu est une organisation, soutenue et financée par la République Islamique d’Iran, avec qui il partage idéologie similaire, reposant sur l’islamisme chiite. Son principal objectif est la résistance contre Israël par la lutte armée. La milice est ainsi classée comme organisation terroriste par de nombreux pays. Cependant, le Hezbollah est aussi un acteur politique et social avec des ministres et des députés participant au jeu démocratique pour officiellement défendre les intérêts de la communauté chiite. Cette nuance même, entre actions militaires et participation démocratique, pose de nombreuses questions sur le statut et les actions du parti. Doit-il être catégorisé comme organisation terroriste au même titre que Daech ? Peut-il participer activement à la vie politique libanaise au même titre que les autres formations politiques ? Ces interrogations qui ont jalonné mon voyage, m’ont incité à rédiger cet article, grâce à ce que j’ai pu observer, entendre et comprendre. N’ayant aucun lien personnel avec le Liban, mon analyse tend, en toute humilité et simplicité, à s’appuyer sur un traitement non partisan de la situation du Hezbollah. Ces propos, qui n’engagent que moi, seront illustrés par des images tirées de mon séjour.
Ainsi, entre lutte armée et services sociaux, le Hezbollah doit-il uniquement être catégoriser comme organisation terroriste ?
Nous reviendrons d’abord sur l’histoire de la guerre civile, terreau de l’ascension fulgurante du Hezbollah, pour ensuite mieux comprendre son emprise aujourd’hui sur le Liban. Enfin, grâce à mes observations de la situation sur le terrain, nous questionnerons son statut sur la scène politique libanaise et internationale.
I. Une ascension historique fulgurante
Avant tout, mon propos ne tend pas à résumer et expliquer la guerre civile, mais seulement à poser des points de contexte essentiels à la compréhension de l’émergence du Hezbollah.
1975-1990, la terrible guerre civile libanaise, terreau du Hezbollah :
En 1975, à la suite nombreuses tensions religieuses, politiques et sociales, des affrontements armés éclatent entre des factions politico-militaires. C’est le début de la guerre civile libanaise qui durera jusqu’en 1990. Ce conflit complexe voit l’intervention d’acteurs étrangers comme la Syrie, Israël ou encore l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Ces différents acteurs mènent alors des actions armées au Liban. C’est le cas de l’OLP de Yasser Arafat qui utilise le Liban comme base arrière pour envoyer des missiles sur Israël, dans l’objectif de libérer la Palestine. C’est dans ce contexte, en 1978, qu’intervient l’opération “Litani” [1] déclenchée par Israël, qui soutient les forces libanaises opposées à la présence palestinienne. L’armée israélienne, Tsahal, envahit le sud du Liban pour déloger les hommes d’Arafat, qui se sont établis à Beyrouth dans le début des années 1970, à la suite des accords du Caire de 1969. Cette opération tue de nombreux civils, suscitant la condamnation de l’ONU qui met alors en place la Force Intermédiaire des Nations Unies au Liban (FINUL) dans le sud du pays.
En juin 1982, Israël continue son offensive contre l’OLP dans le cadre de l’opération “Paix en Galilée”. Tsahal bombarde alors la capitale libanaise pour forcer le départ des combattants palestiniens, tout en maintenant son emprise sur le sud du Liban. En août de la même année, Bachir Gemayel, fondateur des Forces Libanaises, devient président de la République libanaise. Cependant, il est assassiné dans une explosion à Beyrouth le 14 septembre 1982 orchestrée par le parti social nationaliste syrien. À la suite de cet attentat, Tsahal pénètre dans Beyrouth le 16 septembre pour limiter tout risque d’embrasement. Cependant, pendant qu’ils contrôlent la ville, ils laissent les phalangistes d’Elie Hobeika opérer, sous leurs yeux, en représailles à l’assassinat de leur chef. Ils massacrent alors des centaines de réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila [2], dans le sud de Beyrouth, sous prétexte que des combattants de l’OLP se trouvaient dans ces camps. Cette atrocité suscite l’indignation de la communauté internationale, y compris du peuple israélien qui manifeste sa sidération envers ces images et le laisserfaire de leur armée face à ces crimes.
1982, naissance de la résistance chiite face à l’occupation d’Israël :
Dans ce contexte terrible de l’année 1982 voit le jour un mouvement, celui de la résistance chiite face à l’occupation et les attaques israéliennes. C’est la naissance, d’abord officieuse, du Hezbollah. Il s’appuie sur la communauté libanaise chiite, notamment dans le sud du Liban alors occupé par Tsahal. Cette communauté chiite est représentée politiquement depuis le début des années 1960 par le mouvement des déshérités de Moussa Sadr qui donna lieu au parti et à la milice chiite Amal [3]. Le Hezbollah se sépare de ce courant plus laïc puisqu’il se différencie par sa radicalité politique et religieuse [4], et ses liens étroits avec l’idéologie révolutionnaire iranienne de Khomeini.
En 1985, le Hezbollah dévoile officiellement son existence et son combat dans une lettre ouverte. Cette dernière fixe deux objectifs majeurs : la lutte contre l’occupation israélienne et l’établissement d’un État islamique au Liban. Ce dernier devrait reposer en partie sur les principes fixés par la révolution islamique iranienne de 1979. En effet, le régime révolutionnaire, qui se met en place en Iran à la suite de la révolution menée par Khomeini, agit comme une véritable source d’influences et de soutiens. Le guide suprême voit dans le Liban une opportunité pour exporter sa révolution et sa doctrine du wilayat al-faqih. L’Iran envoie alors des pasdarans - les gardiens de la révolution islamique - pour former les chiites libanais à la résistance islamique [5]. L’Iran est alors le premier soutien du Hezbollah qu’il finance et aide dans son ascension. La milice devient alors rapidement très armée et mieux équipée que l’armée libanaise. Elle dispose de nombreux missiles qu’elle envoie sur Israël. Ces nombreuses attaques déclenchent en 1996 l’opération israélienne “Raisins de la colère” contre le Hezbollah. Ces derniers accentuent la lutte armée comme Israël à mesure qu’ils gagnent en puissance au fil des années.
Leur popularité est renforcée le 25 mai 2000. En effet, après de plusieurs années de résistance armée, Tsahal quitte le sud du Liban. La milice chiite s’attribue le mérite de la fin de ces 18 années d’occupation [6]. Depuis, la milice occupe cette région qu’elle a libérée en grande partie.
En 2006 éclate un nouveau conflit de 33 jours entre Israël et le Hezbollah. Les hommes de Nasrallah, qui dirige le parti depuis 1992, considèrent cette guerre comme la “victoire divine” face à Israël. En effet, Tsahal a échoué dans ses objectifs qui étaient de libérer deux de leurs soldats enlevés et de détruire la milice chiite.
Depuis, le Hezbollah est un acteur incontournable au Liban et dans la région. En effet, les combattants chiites sont intervenus en Syrie auprès de leur allié Bachar Al Assad, ainsi qu’au Yémen. Ils agissent comme le véritable bras armé et le soutien le plus performant de la politique étrangère iranienne au Moyen-Orient. Ainsi, au travers de ces 40 dernières années d’ascension, étroitement liées à la guerre civile, le Hezbollah est aujourd’hui devenu un acteur clé du paysage politique libanais.
II. Un État dans l’état ? Observation de leur emprise aujourd’hui
Cette ascension fulgurante du Hezbollah depuis 40 ans est ainsi aujourd'hui visible dans une grande majorité des régions du Liban. En effet, la milice est fortement présente dans le sud du Liban après avoir lutté pendant des années contre Israël, la plaine de la Bekaa à l’est du pays et les quartiers sud de Beyrouth. Ce sont la plupart des zones en rouge sur la carte du ministère français des Affaires étrangères [7]. Je me suis rendu dans ces zones formellement déconseillées pour observer l’emprise du Hezbollah sur le Liban. Leur présence est telle que certains Libanais nomment le Hezbollah “le virus”.
Au cœur de la banlieue sud de Beyrouth :
Beyrouth est le premier cas frappant de la présence du Hezbollah. En effet, dès la sortie de l’aéroport Rafic Hariri, il faut emprunter un axe routier traversant la banlieue sud de Beyrouth, également nommé Dahieh janoubyé (الجنوبية الضاحية, faubourgs sud). Cette zone regroupe les quartiers les plus pauvres de Beyrouth, à majorité chiite, ainsi que les camps palestiniens de Sabra et Chatila. Ces quartiers sont aux mains des partis chiites Amal et Hezbollah qui remplacent alors l’État libanais. C’est une zone hostile et dangereuse pour les étrangers, en particulier pour les journalistes qui mettent leurs vies en danger [8]. Cependant, j’ai souhaité me rendre dans cette banlieue sud pour observer à quoi ressemble un lieu contrôlé en partie par le Hezbollah. Pour s’y rendre, il faut passer les derniers postes de contrôle de l’armée libanaise. Après ces contrôles, le territoire n’est plus contrôlé par l’État libanais qui ne dispose d’aucun pouvoir pour intervenir dans ces quartiers. Très rapidement, j’observe une forte pauvreté contrastant avec les beaux quartiers de Beyrouth. Au détour de ces ruelles délabrées et insalubres, j’aperçois de nombreux signes du Hezbollah avec des portraits de martyrs tombés pour la résistance. Je passe également devant une salle transformée en lieu mémoriel en l’hommage de soldats tombés pour la cause du parti. Mon observation se poursuit aux abords des camps palestiniens de Sabra et Chatila. Ce sont des lieux très denses où vivent des milliers de réfugiés dans des conditions difficiles. Ils n’ont pas d’autres lieux où aller et restent prisonniers de ces conditions. Ces quartiers sont des zones de nondroit où s’exercent tous types de trafics, qu’il s’agisse d’armes ou de drogues. J’ai été témoin de ce trafic. En effet, un homme à scooter s’est approché de notre voiture et a tendu sa main dans notre direction. Fier de lui, il nous montra qu’il venait d’acheter ce qui était vraisemblablement de la cocaïne. Puis il est reparti comme sans se soucier d’être arrêté. C’est l’un des exemples flagrants que ces quartiers sont des zones de non-droit. Afin de de ne pas nous mettre davantage en danger, nous avons décidé de ne pas nous aventurer plus loin dans les quartiers en restant sur les voies principales. Ce fut ainsi une première approche rapide, mais utile pour ma compréhension de la situation des quartiers chiites de Beyrouth aux mains du Hezbollah.
Vallée de le Bekaa, cœur historique du Hezbollah
Afin de continuer mon observation, je me suis rendu une journée dans la plaine de la Bekaa, connu pour sa ville principale Baalbek. Cette région à majorité chiite est le point de départ historique du Hezbollah. Son histoire commence dans cette vallée, proche de la Syrie, dans les années 1980. Depuis, le Hezbollah y est solidement implanté. Il s’approprie toutes les prérogatives de l’État libanais s’avère impuissant et inexistant. En effet, lorsque je descends dans la plaine, je traverse les derniers points de contrôles de l’armée libanaise. Très rapidement, les premiers drapeaux du Hezbollah et les portraits des chefs politiques s’affichent sur le bord des routes. Ces dernières traversent une région très fertile, avec de nombreuses plantations. Parmi ces cultures, une se démarque des autres : celle du cannabis. En effet, sur cette route, de nombreux champs de cannabis y sont cultivés sur plusieurs hectares par de jeunes gens. Ces cultures créent une manne financière importante [9] pour ces agriculteurs vivant pour beaucoup dans la pauvreté. Bien que le Hezbollah nie participer à ce trafic, il parait difficile de le croire, preuve en est un poste de garde avec des véhicules armés proche de ces champs. J’en déduis un probable lien avec la milice chiite ou ses alliés.
Pour fédérer davantage les populations dans ces régions, la propagande du parti est omniprésente. En effet, dès l’entrée dans Baalbek figure un immense portrait d’Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah. De nombreux autres signes de propagandes sont également visibles notamment les portraits de martyrs. En effet, le parti de dieu affiche de grands panneaux avec l’image d’un de leurs soldats morts en martyrs. Bien souvent, ces soldats morts pour la cause ne sont que de jeunes adolescents. La milice crée un véritable narratif autour de leur lutte, avec de nombreux signes de soutien à la Palestine. Il est aussi possible d’acheter des tee-shirts du Hezbollah dans de nombreuses échoppes touristiques à Baalbek. Tous ces symboles servent la propagande du parti de Dieu, dans une région qu’il domine depuis des décennies. Leur emprise est alors telle que l’État libanais est impuissant sur ces terres.
La présence du Hezbollah au sud-Liban depuis 2000 :
Mon étude du Hezbollah se terminent dans le sud du Liban aux environs de Tyr. C’est une région hautement tendue puisque c’est la frontière avec Israël. Tout le sud du pays est aux mains de la milice chiite qui a pris le contrôle à la suite du départ de Tsahal en 2000. Ces terres sont aujourd'hui cruciales pour la milice armée. Il s’agit d’une position stratégique, car le parti de Dieu peut envoyer des missiles sur Israël depuis ses positions, derrière la frontière. C’est donc une région encline à des tirs réguliers. A titre d’exemple, une semaine après mon passage, des missiles furent envoyés sur Israël qui riposta par des bombardements [10]. C’est ainsi une zone très militarisée avec la présence aussi de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) avec de nombreux soldats français notamment. Le Hezbollah marque ces terres de sa présence avec ses drapeaux et des portraits des ayatollahs iraniens Khomeini et Khamenei aux côtés de Nasrallah. On constate ainsi facilement le lien indéfectible entre le Hezbollah et l’Iran. En effet, de nombreux drapeaux iraniens sont présents auprès des drapeaux jaune et vert. Pourtant, le groupe chiite affirme qu’il est aujourd’hui indépendant de Téhéran et qu’il agit avant tout pour la nation libanaise. Cependant, la mainmise de l’Iran reste considérable avec un soutien militaire et financier, mais difficilement quantifiable [11]. Le Hezbollah ne peut se détacher de l’Iran puisqu’il partage une idéologie similaire sur plusieurs aspects et que Téhéran fournit un soutien conséquent. Le point commun entre ces trois terrains d’observation est la pauvreté qui frappe les populations, majoritairement chiite. Ces territoires souffrent d’un faible développement contrairement aux autres régions que j’ai pu visitées. Le Hezbollah tire alors profit de cette misère pour enrôler dans ses rangs de nombreux jeunes sans espoir. Ces libanais chiites prêtent alors aisément allégeance à la cause du parti qui promet de les aider et de les défendre contre Israël qui menacent régulièrement ces régions. Dans ces dernières, où l’État libanais n’assure aucun rôle social, le Hezbollah le supplante.
III. Quel statut pour cette milice armée ?
Une milice terroriste :
Dû à ses nombreuses actions armées, le Hezbollah est considéré par beaucoup de pays comme organisation terroriste. C’est le cas pour Israël, les États-Unis, l’Allemagne ou encore l’Australie depuis 2021[12]. D’autres pays, comme la France, condamne uniquement la branche militaire, mais pas le parti politique en tant que tel. L’Union européenne adopte la même posture depuis 2013 suite à l’attentat de l’aéroport de Bourgas en Bulgarie en 2012. Le Hezbollah est très fortement soupçonné d’avoir orchestré cet attentat qui tua 5 israéliens et leur chauffeur. Cette opération suicide s’inscrit dans une longue liste d’attentats perpétrés par le Hezbollah. En effet, dès ses premières années d’existence, la milice chiite commet des attentats [13]. En 1983, le Hezbollah tue 63 personnes dans l’explosion de l’ambassade américaine. Puis quelques mois plus tard, le 23 octobre 1983, ils tuent 241 militaires américains et 58 militaires français dans des explosions quasiment simultanées visant leurs casernes. Ces opérations considérables tuent à chaque fois de nombreux civils, plongeant davantage le Liban dans la terreur. Bien que la guerre civile se termine en 1990 avec les accords de Taëf, la milice chiite conserve son arsenal, contrairement à la plupart des autres organisations politiques.
En 2005, un événement majeur frappe le Liban : l’assassinat de son premier ministre Rafic Hariri. Près d’une vingtaine de personnes meurent également dans l’explosion. L’attentant est rapidement attribué à la Syrie, présente au Liban depuis 1976, et ses alliés chiites du Hezbollah. En 2020, le tribunal spécial des Nations Unies pour le Liban (TSL) condamne par contumace Salim Ayyash, membre du Hezbollah, coupable de l’attentat visant l’ancien premier ministre. En 2023, deux autres membres de la milice sont aussi condamnés coupable [14]. Cet assassinat politique par la main de la résistance chiite n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Ils ne visent pas uniquement les politiciens puisque des journalistes et des chercheurs sont aussi assassinés, comme le sociologue français Michel Seurat enlevé et mort en 1986. La liste de victimes et d’individus menacés par le Hezbollah est malheureusement longue, comme l’indique Le Monde [15], afin de faire taire toutes dissidences à leurs actions.
Cette violence vise également des civils. Ce fut particulièrement le cas en 2008 avec ce qui s’apparente à une tentative de coup d’État du Hezbollah [16]. À la suite de nombreuses tensions politiques avec le gouvernement, Nasrallah ordonne à ses hommes de lutter contre ce qu’il nomme l’idéologique “américano-sioniste” qui règne au sein de l’État libanais. La milice chiite et son allié Amal lancent alors des affrontements armés dans la capitale et s’emparent de plusieurs quartiers. Des tirs de roquettes et de fusils d’assaut tuent 11 personnes et blessent de nombreux Libanais. Cet événement marque une véritable rupture dans la conscience collective puisque le Hezbollah clamait auparavant qu’il se battait avant tout contre les ennemis des Libanais. Or en 2008, il combat d’autres Libanais, pour ses propres intérêts. De nombreux soutiens du parti chiite s’éloignent alors du mouvement, comme la journaliste Dima Sadek.
Or bien souvent le Hezbollah reste impuni malgré la gravité de ses actes. L’exemple le plus manifeste est surement le cas de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 qui a coûté la vie à plus de 200 personnes. De nombreux responsables politiques sont accusés d’avoir été au courant de la dangerosité de la cargaison de nitrate d’ammonium entreposé dans le hangar n°12 du port. Le Hezbollah se trouve parmi ses nombreux acteurs accusés. L’un des premiers à accuser le Hezbollah fut Lokman Slim en 2021. Ce farouche opposant au parti de dieu mena son enquête qui conclut que le Hezbollah et son allié syrien sont en partie responsables. Or, quelques semaines plus tard après ces accusations dévoilées à la télévision, le journaliste est assassiné. Ce n’est pas le seul concerné par ces assassinats politiques autour de l’enquête sur le port, comme le souligne l’enquête d’Amnesty international [17]. La justice n’a donc toujours Combattants morts pour la milice, sud Liban 10 pas été faite autour de l’explosion du port. Ceci est dû en partie à l’action du Hezbollah qui empêche l’enquête d’avancer en menaçant notamment Tarek Bitar, le juge en charge de ce dossier. En octobre 2021, le Hezbollah et le parti Amal ont par exemple organisé une manifestation réclamant le départ du juge. Mais ce rassemblement a tourné au drame avec des tirs de fusils automatiques et de roquettes au cœur de Beyrouth, coûtant la vie à 6 personnes [18]. La milice chiite ainsi est prête à tout pour faire taire la vérité, y compris en utilisant la violence contre des civils.
Le Hezbollah, un acteur politico-social :
Néanmoins, en dépit de tous ses crimes, le Hezbollah n’est pas uniquement un groupe terroriste. C’est un acteur politique et social majeur de la vie démocratique libanaise. Le parti chiite est, depuis sa création, présent officiellement pour défendre les intérêts de la communauté libanaise chiite. Dans ce système politique confessionnel, chaque parti politique tend à défendre d’abord les intérêts de sa communauté. Le parti de Dieu fut créé pour représenter les chiites du Liban, délaissés dans les années 60-70. La plupart vivent dans des régions souffrant d’un manque de développement. Pour cela, le parti participe au jeu démocratique libanais. Ils obtiennent des sièges au parlement et des postes au sein du gouvernement avec de nombreux ministres. En parallèle de ses actions politiques, le Hezbollah a su s’implanter dans les domaines où l’État libanais n’était plus présent, à savoir les missions sociales.
C’est particulièrement pour les écoles, les commerces ou encore les hôpitaux. Prenons le cas du système de santé. Le Hezbollah dispose d’un large portefeuille lié à la santé. C’est un domaine clé puisqu’il lui permet d’assurer une présence auprès de la communauté chiite. Le parti finance alors des constructions et les frais de fonctionnements de plusieurs hôpitaux, pour les populations délaissées. Cette préoccupation pour la santé s’est notamment illustrée pendant la pandémie de la COVID-19 où le parti s’est mobilisé contre la propagation du virus [19]. Le Hezbollah supplante ainsi le rôle de l’État libanais ce qui lui permet de renforcer sa domination et son emprise sur les populations comme à travers son système éducatif, qui transmet la propagande de la résistance. Toutes ces activités sont financées par des organisations et des fondations comme celle du martyr - mu’assasat al chahid, ou l’association du comité de santé islamique. Cette dernière se charge d’une multitude de programmes de santé, parfois en partenariat avec l’UNICEF et l’OMS [20]. Ces institutions contrôlées par le parti permettent d’assurer un lien puissant avec le peuple qui, de ce fait, soutient et vote pour le parti de Dieu. De plus, le Hezbollah assure de nombreux autres services pour les Libanais chiite. Alors que le pays subit une forte crise économique, le parti de Dieu ouvre des supermarchés et stations essences à prix réduits. La plupart de ces produits viennent de l’Iran comme l’essence qui est importé. Ce clientélisme en faveur des chiites permet de renforcer à nouveau l’omniprésence du Hezbollah [21] puisqu’il subvient aux besoins de sa population. Partout où l’État libanais n’est pas présent, le Hezbollah s’engouffre pour profiter des failles afin d’asseoir sa domination.
Enfin, la milice chiite défend en partie sa population contre les menaces extérieures. En effet, face à la menace de Daech en Syrie [22], le Hezbollah mobilise des hommes pour combattre aux côtés du régime syrien de Bachar Al Assad. Ils constituent un véritable rempart face à la propagation de l’État islamique au Liban. De nombreux hommes de Nasrallah sont tombés au combat en Syrie. La propagande du parti est de montrer qu’il protège le territoire libanais et sa population, ce qui est en partie vrai ici concernant la lutte contre Daech. Le parti de Dieu assure également une protection et un soutien face à Israël pour les populations concernées. Par exemple, le Hezbollah a financé des reconstructions de maisons pour les sinistrés des bombardements de Tsahal en 2006 [23] grâce à l’organisation Jihad al bina - l’effort de construction. Cette organisation a dépensé 380 millions de dollars entre 1988 et 2007 pour les reconstructions [24]. Pour ces populations, le parti chiite s’impose comme un véritable sauveur et protecteur. Dans ces contextes particuliers, comment ne pas reconnaître que le Hezbollah apporte un soutien nécessaire pour ces populations ? Bien évidemment, le parti profite de cette image de sauveur et exploite au maximum les souffrances de ces populations. Cependant, si ce n’est pas le Hezbollah qui s’en préoccupe, aucun autre acteur politique n’interviendra pour ces Libanais.
Le Hezbollah ne doit pas être uniquement catégorisé comme terroriste :
À l’image de la vision adoptée par la France, il est important de conserver une position ambivalente concernant le statut du Hezbollah. En effet, catégoriser l’intégralité du Hezbollah comme terroriste serait une mauvaise décision. On ne pourrait alors plus négocier avec cet acteur alors qu’il est essentiel dans le Liban d’aujourd’hui. Cette fin des pourparlers avec le parti signerait la radicalisation du mouvement. Il est donc nécessaire de garder cette distinction dans le jugement sur le statut du Hezbollah. Pour lutter contre la radicalisation et les crimes du parti, il faut aussi envisager de changer le système libanais qui présente de nombreuses failles facilitant l’installation du parti de Dieu. Aujourd’hui, cet acteur est puissant et légitime auprès de nombreux Libanais car il assure de nombreux services sociaux, que l’État n’assure pas. Si ce dernier pouvait assurer des soins, un système éducatif et une ouverture politique suffisante pour toute sa population, alors le Hezbollah n’aurait plus la légitimité d’exister. Sa légitimité repose sur le rôle social et représentative qu’il assure pour les Libanais chiites. Dans la logique du confessionnalisme libanais, le parti chiite s’inscrit dans ce raisonnement de protéger les intérêts de sa communauté. Le parti de Nasrallah exploite alors les failles du confessionnalisme et d’un système politique défaillant. L’État libanais a pendant trop longtemps été dirigé par une élite corrompue, ne servant que ses propres intérêts au détriment de sa population. Ces décennies de mauvaises gouvernances par une “bancocratie”, pour reprendre l’expression de George Corm, ont alors créé une misère importante. Les populations délaissées, sans perspectives, rejoignent alors facilement les rangs de la résistance chiite. Pour lutter contre l’épidémie du “virus” Hezbollah, l’État libanais doit se renforcer pour lutter contre la pauvreté et la corruption qui gangrènent la société libanaise. Cependant, le Hezbollah est aujourd’hui déjà au cœur de l’Etat libanais avec de nombreux ministres et députés.
Bibliographie :
[1] Guerre du Liban 1982. En ligne : https://www.monde-diplomatique.fr/index/sujet/guerreduliban [consulté le 28/09/2023].
[2] 18 septembre 1982 : Le monde découvre le massacre de Sabra et Chatila | INA. En ligne : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/sabra-chatila-massacre-beyrouth-liban-israel [consulté le 28/09/2023].
[3] Meier, Daniel. « Qu’est-ce que le Hezbollah ? », Les Cahiers de l’Orient. 2013, N° 112 no 4. p. 35-47.
[4] Roy, Olivier. « 23. L’Iran et le Hezbollah » Liban, une guerre de 33 jours. [s.l.] : La Découverte. 2007, p. 201-205.
[5] Meier, Daniel. « Qu’est-ce que le Hezbollah ? », Les Cahiers de l’Orient. 2013, N° 112 no 4. p. 35-47.
[6] Teissier, Bruno. « 25 mai : Le Liban fête sa libération, après le retrait de l’armée israélienne — Les éditions Bibliomonde » , Les éditions Bibliomonde. 24 mai 2022b. En ligne : https://www.bibliomonde.fr/lalmanach/25-mai-liban-jour-de-la-liberation-et-de-la-resistance-2000 [consulté le 28/09/2023].
[7] Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Liban- Sécurité. 2023. En ligne : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/conseils-par-pays-destination/liban/#securite [consulté le 28/09/2023 ].
[8] Jalkh, Jeanine. « Dans la banlieue sud de Beyrouth, le journalisme est « déconseillé » » , L’Orient-Le Jour. 30 juin 2021. En ligne : https://www.lorientlejour.com/article/1266854/dans-la-banlieue-sud-le-journalisme-est-deconseille-.html [consulté le 28/09/2023 ].
[9] Courrier International. « LIBAN. Dans la Bekaa, le cannabis envahit la vallée » , Courrier international. 7 mai 2008. En ligne : https://www.courrierinternational.com/article/2008/05/07/dans-la-bekaa-le-cannabis-envahit-la-vallee [consulté le 28/09/2023 ].
[10] Courrier International. « Nouvelle passe d’armes entre le Hezbollah et Tsahal à la frontière israélo-libanaise » , Courrier international. 7 juillet 2023. En ligne : https://www.courrierinternational.com/article/tensions-nouvelle-passe-d-armes-entre-le-hezbollah-et-tsahal-a-la-frontiere-israelo-libanaise [consulté le 28/09/2023].
[11] Saad Ghorayeb, Amal et Emilie Sueur. « Le Hezbollah : résistance, idéologie et politique », Confluences en Méditerranée. 2007, vol.61 no 2. p. 41-47.
[12]Afp, Le Monde Avec. « L’Australie classe l’ensemble du Hezbollah comme « organisation terroriste » » , Le Monde.fr. 24 novembre 2021. En ligne : https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/24/l-australie-classe-l-ensemble-duhezbollah-comme-organisation-terroriste_6103390_3210.html [consulté le 28/09/2023 ].
[13]Filiu, Jean-Pierre. Au Liban, la longue liste des crimes attribués au Hezbollah. 2021. En ligne : https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2021/02/07/au-liban-la-longue-liste-des-crimes-attribues-au-hezbollah/ [consulté le 28/09/2023].
[14] France. « Assassinat de Rafic Hariri : deux hommes jugés coupables en appel » , France 24. 10 mars 2022b. En ligne : https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20220310-assassinat-de-rafic-hariri-deux-hommes-jug%C3%A9s-coupables-enappel [consulté le 28/09/2023 ].
[15] Filiu, Jean-Pierre. Au Liban, la longue liste des crimes attribués au Hezbollah. 2021b. En ligne : https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2021/02/07/au-liban-la-longue-liste-des-crimes-attribues-au-hezbollah/ [consulté le 28/09/2023].
[16] Naïm, Mouna. « Le Hezbollah passe à l’attaque à Beyrouth » , Le Monde.fr. 9 mai 2008. En ligne : https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2008/05/09/le-hezbollah-passe-a-l-attaque-abeyrouth_1042885_3218.html [consulté le 28/09/2023].
[17]Explosion du port de Beyrouth : Les fantômes du hangar n°12. 2023. En ligne : https://www.amnesty.fr/chronique/explosion-du-port-de-beyrouth-les-fantomes-du-hangar-n12 [consulté le 28/09/2023 ].
[18] Reuters, Le Monde Avec Ap Afp Et. « Au Liban, une manifestation contre le juge qui enquête sur l’explosion au port de Beyrouth dégénère » , Le Monde.fr. 15 octobre 2021. En ligne : https://www.lemonde.fr/international/article/2021/10/14/liban-au-moins-un-mort-dans-une-manifestation-contre-le-juge-quienquete-sur-l-explosion-au-port-de-beyrouth_6098347_3210.html [consulté le 28/09/2023 ].
[19] Barthe, Benjamin. « Au Liban, la démonstration de force du Hezbollah face au coronavirus » , Le Monde.fr. 9 avril 2020. En ligne : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/09/au-liban-la-demonstration-de-force-du-hezbollah-face-aucoronavirus_6036109_3210.html [consulté le 28/09/2023].
[20] Daher, Aurélie. Le Hezbollah. [s.l.] : Presses Universitaires de France. 2014.
[21] Courrier International. « Au Liban, le Hezbollah mise sur le clientélisme alimentaire » , Courrier international. 12 avril 2021. En ligne : https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/crise-au-liban-le-hezbollah-mise-sur-le-clientelisme-alimentaire [consulté le 28/09/2023].
[22] Cimino, Matthieu. « Le Hezbollah et la guerre en Syrie », Politique étrangère. 2016, Été no 2. p. 115-127.
[23] Haddad, Céline. « La reconstruction post-guerre de 2006, un modèle de réussite ? » , L’Orient-Le Jour. 12 juillet 2016. En ligne : https://www.lorientlejour.com/article/995835/la-reconstruction-du-liban-un-modele-de-reussite-.html [consulté le 28/09/2023].
[24] Daher, Aurélie. Le Hezbollah. [s.l.] : Presses Universitaires de France. 2014.
Autres sources :
Meier, Daniel. Le Liban: du mythe phénicien aux périls contemporains. [s.l.] : Le Cavalier Bleu. 2022.
Djalili, Mohammad-Reza. Annexe 3. Le « Manifeste » du Hezbollah (extraits). En ligne : https://books.openedition.org/iheid/1876?lang=fr [consulté le 28/09/2023 ].
Site internet du Hezbollah https://www.moqawama.org.lb/ [consulté le 28/09/2023 ]