Crise politique en Irak : présentation et analyse de cette impasse et de ses origines

Mars 2024, Article de Diane Bertel

Introduction

Le nom « Irak » dérive du persan Eraq qui signifie « basse terre ». Surnommé le « pays des deux fleuves » en référence au Tigre et à l’Euphrate qui le traversent, cette région englobe l'ancienne Mésopotamie, berceau de civilisations millénaires. Elle a été le foyer de grandes épopées et de riches héritages. Conquise par les Arabes au temps des Omeyyades, elle s'est élevée comme l'un des centres majeurs du monde arabo-musulman sous le califat abbasside, entre les VIIIe et XIIIe siècles. Plus tard, l'Irak a été intégré à l'Empire ottoman, marquant une nouvelle ère d'administration autour des provinces de Bagdad, Bassora et Mossoul. Au XIXe siècle, le pays est devenu un enjeu majeur entre les puissances coloniales, aboutissant à l'occupation britannique après la Première Guerre mondiale. En 1921, un État a été établi sous la tutelle du roi hachémite Fayçal avant de finalement obtenir son indépendance totale en 1932.

Cependant, malgré cette quête d’indépendance, les relations complexes avec ses pays voisins et les jeux de pouvoir géopolitiques continuent de marquer le destin de l'Irak. Aujourd'hui, le pays est le théâtre de fortes tensions politiques et sociales, qui persistent depuis des décennies. Corruption, clientélisme et miliciarisation ont profondément érodé le système politique irakien, menaçant la stabilité nationale et plongeant le pays dans l’impasse.

Dès lors, en quoi consiste la crise politique actuelle en Irak et quelles sont ses origines ?

Décryptage de la situation actuelle

Le 13 octobre 2022, Abdel Latif Rachid est élu président de l’Irak et un nouveau gouvernement est formé. Toutefois, cette élection fait suite à près d’un an d’impasse politique dans le pays, impasse ayant révélée une fois de plus les failles du régime irakien.

Cette dernière crise politique trouve son point de départ à la suite des élections législatives d’octobre 2021. Moqtada al-Sadr, figure religieuse chiite et leader politique du Bloc Nationaliste, remporte les élections contre la coalition pro-iranienne connue sous le nom du Cadre de coordination. Cette victoire n’a fait que cristalliser les rivalités entre les deux formations politiques au sein du camp chiite. En effet, Moqtada al-Sadr, souhaitant consolider sa domination sur le camp chiite, a tenté d’établir un gouvernement majoritaire en écartant ses adversaires du Cadre de coordination.

Cependant, cette démarche rompt avec la tradition en vigueur depuis l'invasion américaine de 2003, qui veut que la formation d'un gouvernement se fasse par le biais de compromis avec les autres partis représentés au Parlement. De plus, conformément à la constitution irakienne de 2005, il est accordé un délai de trente jours au Parlement pour former un gouvernement. Pourtant, pendant près d'un an le pays a été sans président ni gouvernement.

Établi sous l'occupation américaine de 2003, le mouvement de Moqtada al-Sadr, également connu sous le nom de mouvement sadriste, cherche à symboliser le renouveau du nationalisme irakien en s'opposant à l’ingérence étrangère, en particulier de l'Iran. Cette position engendre donc des tensions avec le Cadre de coordination, proche du pouvoir iranien. Ainsi, contrairement aux conflits civils précédents en Irak qui ont généralement été entre les chiites et les sunnites, la violence actuelle se manifeste à l'intérieur même de la communauté chiite.

Par cette incapacité à former un gouvernement, Moqtada al- Sadr perd en crédibilité et ordonne donc à ses députés de démissionner. Il décide alors de mobiliser le peuple pour ordonner de nouvelles élections. En effet, l’une des particularités du mouvement sadriste est de posséder une impressionnante et très mobilisable base populaire. De ce fait, la tension est violemment montée le 29 août 2022 lorsque ses partisans ont envahi le palais de la République où siège le Conseil des ministres dans la zone verte de Bagdad, réclamant la dissolution du parlement et l’organisation de nouvelles élections législatives pour mettre fin à l’impasse politique. Cependant, la violence des combats n’a fait qu’enliser la crise et Moqtada al-Sadr annonce alors son retrait définitif de la vie politique. Pour mettre fin au blocage politique, certains acteurs ont d’abord préconisé la réorganisation d’élections en 2023. Mais des interrogations quant à la valeur du vote citoyen ont émergé. Le taux très élevé d'abstention enregistré lors des élections législatives d'octobre 2021 témoigne de la stagnation de la démocratie irakienne et de la perte de confiance du peuple envers ses dirigeants et son système politique.

La crise prend finalement fin en octobre 2022. Après plusieurs boycotts de sessions parlementaires pour élire le président du fait d’un désaccord entre les différentes formations politiques du pays, Abdel Latif Rachid apparait comme un candidat de consensus. Il sera finalement élu.

Analyse des origines de ce chaos politique

Les origines de cette crise politique remontent en réalité à la seconde guerre du Golfe en 2003. Le président républicain George W. Bush, suspectant des liens entre le régime irakien et les terroristes d’Al-Qaïda suite aux attaques contre les États-Unis, charge le Pentagone et la CIA de monter un dossier contre l'Irak en vue d'une invasion. Sous l'influence de son entourage néoconservateur et du Premier ministre britannique Tony Blair, le Président états-unien justifie l'intervention en Irak pour renverser Saddam Hussein et exporter la démocratie au Moyen- Orient. Malgré le scepticisme international et l'absence de preuves tangibles, l'opération "Liberté irakienne" est lancée en mars 2003. La coalition dirigée par les États-Unis renverse rapidement le régime de Saddam Hussein et de son parti Baas. Cet événement entraine l'effondrement de l'État irakien, qui avait été établi en 1920 par les Britanniques, avec un pouvoir concentré entre les mains des élites arabes sunnites. Une fois au pouvoir, les Américains écartent tous les anciens membres du parti Baas de l'administration civile et militaire, excluant ainsi les sunnites de la fonction publique.

Face à la nécessité urgente de reconstruire les institutions, l'administration américaine cherche à impliquer ceux qui avaient été exclus du système précédent, notamment les Kurdes et les chiites. Un nouveau système politique est mis en place, reposant sur une répartition confessionnelle du pouvoir : 50% des postes sont attribués aux musulmans chiites dont celui de Premier ministre, 25% à la communauté sunnite avec la présidence de l'Assemblée nationale et 20% aux Kurdes incluant le président de la République. Enfin, 5% des postes sont réservés aux minorités. Cette refonte a modifié les dynamiques de pouvoir entre les communautés chiites et sunnites transformant ainsi l'identité irakienne en une identification communautaire, similaire au modèle libanais. Les tensions communautaires se sont alors intensifiées, et le pays, divisé en trois régions distinctes, frôle la partition : les chiites sont principalement concentrés au sud-est, les sunnites au centre et au nord, et les Kurdes au nord-est du territoire irakien. Dans ce contexte de chaos, l'État islamique réussi à prendre le contrôle de Mossoul, la deuxième plus grande ville du pays, en juin 2014, proclamant par la suite un califat sur les territoires conquis en Irak et en Syrie. En 2017, après neuf mois de combats, l'armée irakienne a réussi à reprendre la ville de Mossoul, offrant ainsi un semblant de normalisation politique en Irak. Cependant, les défis politiques et sociaux demeurent considérables.

L’Irak, une nation artificielle ?

Ainsi, une question récurrente se pose pour tenter de répondre à cette crise politique endémique : est-elle liée au fait que l’Irak n’ait jamais constitué une nation unifiée ? Cette conception que l’Irak n’ait jamais été une « nation » remonte aux débuts mêmes de la formation de l'Irak moderne, façonnée par les intérêts coloniaux britanniques qui ont souvent répandu cette vision du pays comme un simple agrégat de populations sans liens profonds.

Les violences ethnoreligieuses qui ont éclaté après l’instauration du régime confessionnel en 2003, couplées au récit simpliste importé par les États-Unis au même moment, ont renforcé cette perception d'une nation artificielle. Cependant, la diversité ethnique et confessionnelle de l'Irak ne doit pas nécessairement être vue comme incompatible avec un sentiment national. En effet, au-delà de la représentation simpliste d'une nation artificielle se trouve une dynamique de construction politique qui s'est renforcée au fil des décennies, notamment à travers des événements fondamentaux tels que la Grande Révolution de 1920 (Al-thawra al-‘iraqiyya al-koubra). Cette rébellion dirigée contre la domination coloniale reste profondément gravée dans la mémoire collective irakienne. À cette époque, les élites urbaines, les dignitaires religieux sunnites et chiites, ainsi que les chefs de tribus, se sont unis dans le rejet de la présence britannique. Selon l'historien américain d'origine palestinienne Hanna Batatu, auteur de l'ouvrage The Old Social Classes and the Revolutionary Movements of Iraq, 1978, cette révolution a joué un rôle essentiel dans le développement d'une conscience nationale authentiquement locale.

L'idéologie nationale qui s'est ensuite développée en Irak à partir des années 1920 a évolué dans sa mise en pratique au fil du temps. Les gouvernements successifs et la population ont réinterprété progressivement les éléments constitutifs de l'identité nationale à mesure que le pays passait d'une société agraire à une société industrielle. L'État moderne a joué un rôle crucial dans ce processus en établissant des fonctions régaliennes telles que la mise en place d'un système fiscal, la construction d'un système éducatif et la promotion d'une histoire officielle, qui ont servi de fondements à cette construction identitaire.

Cependant, à l'époque de l'émergence de l'État irakien, les déséquilibres hérités de l'époque ottomane, tels que la surreprésentation sunnite dans l'armée et l'appareil d'État, ainsi que la marginalisation des chiites et des Kurdes, conjugués aux clivages entre villes et campagnes, aux particularismes locaux et aux disparités de classe, ont entravé l'affirmation d'une identité nationale commune. Malgré ces défis, les relations intercommunautaires sont restées pacifiques et le patriotisme a souvent prévalu sur les affiliations religieuses. Ainsi, « Le mouvement nationaliste en Irak fut l’un des plus vivaces au Moyen-Orient » affirme Myriam Benraad, chercheuse et spécialiste de l’Irak, occupant une position centrale dans la lutte contre les ottomans et les Britanniques. Il n'était pas uniquement composé d'Arabes, mais était beaucoup plus divers que cela, comptant un grand nombre de Turkmènes et de chrétiens. Par la suite dans les années 1930 deux idéologies se sont confrontées : un mouvement "irakien" qui prônait la promotion de la nation irakienne (wataniyya), et un courant panarabe qui favorisait l'unité arabe (qawmiyya).

Ces tendances ont laissé une marque durable sur la culture politique du pays. Caractérisées par leur nature inter-ethnique et interconfessionnelle, elles ont remporté d'importants succès politiques à la fois pendant la période monarchique (1921-1958) et sous le régime républicain (1958-1963).

Cependant, l'avènement du parti Baas en 1963 a vu la marginalisation des courants nationalistes au profit d'une idéologie autoritaire. Le mouvement irakiste est progressivement éradiqué, accusé de compromettre l’unité irakienne, principe que le nouveau régime affirme protéger. Son déclin découle également en grande partie de son engagement en faveur des valeurs démocratiques, telles que le respect des droits de l’homme, de l'État de droit ou encore la liberté d'expression, valeurs qui s'opposent fondamentalement à l'autoritarisme du régime en place. Ce mouvement nationaliste attire également de nombreux représentants chiites et kurdes, également en désaccord avec le pouvoir, ainsi que certains membres de groupes d'opposition comme le Parti communiste irakien, qui était à l'époque très populaire et un rival sérieux du parti Baas. À la fin des années 1970, le régime baasiste avait sérieusement affaibli le projet national par le biais de purges et de campagnes de répression. L'utilisation opportuniste des symboles du nationalisme irakien par Saddam Hussein pour consolider son pouvoir absolu a contribué à discréditer la notion de nation aux yeux de nombreux Irakiens. Ce processus de déconstruction nationale a atteint son point culminant pendant la guerre contre l'Iran et sous l'embargo, entraînant la dissolution des liens sociaux et des solidarités traditionnelles, ainsi que l'établissement d'un système d'oppression généralisée. Dans de telles circonstances, il est compréhensible que le réalignement politique de type communautaire promu par la coalition étrangère à partir de 2003 ait complètement vidé la notion de nation de son sens. Dans ce même contexte, Adnan Al-Pachani à la tête d’un mouvement nationaliste, le Mouvement des démocrates indépendants, formé quelques jours après la chute de Saddam Hussein, explique son opposition au projet américain de constituer un gouvernement sous les lignes ethniques et confessionnelles qui selon lui, menacent la nation irakienne. « Les Irakiens rejettent l’idée d’un gouvernement imposé depuis l’extérieur. Le nationalisme irakien doit être pris en compte. Un gouvernement constitué dans l’exil ne sera pas accepté et des dirigeants parachutés ont peu de chance de gagner la sympathie du peuple irakien. »

Lors de l’occupation américaine, le maintien d'un sentiment nationaliste en Irak se manifeste également à travers l'insurrection armée qui dépasse initialement les divisions identitaires. À l’image de la révolte contre les Britanniques, cette résistance est centrée sur un référent national et la volonté de s'opposer au projet étranger, incarnée par le concept de "mou-qawama ». En 2004, la coopération affichée entre les mouvements insurgés sunnites et chiites lors des batailles de Fallujah et de Najaf illustre cette unité.

L'Irak demeure ainsi prise entre un appel à l'unité nationale et les divisions profondes qui le déchirent, accentuées de manière brutale par la récente crise provoquée par l'État islamique, dont les membres rejettent le nationalisme comme une invention occidentale responsable de tous les maux du monde musulman.

Point sur le « mouvement d’octobre » - Tichrin

Après la défaite de l’État Islamique en 2017 et la succession des crises politiques, de nouvelles grandes manifestations des habitants masquent difficilement leur lassitude de la guerre et leur désir d’une coexistence renouvelée. Ainsi, la révolution d’Octobre en Irak, qui surgie dans le sillage du mouvement populaire de 2019, marque un tournant décisif dans l'histoire contemporaine du pays. Cet élan de protestation, caractérisé par une mobilisation sans précédent à Bagdad et dans les régions chiites du sud, symbolise l'éveil d'un esprit national longtemps étouffé par les ravages de la guerre et la corruption endémique. Les manifestants, majoritairement des jeunes chômeurs et des habitants des quartiers défavorisés, expriment leur désir ardent de mettre fin au système confessionnel, symbole de clientélisme et de malversation. Au coeur de leurs revendications se trouvent également le chômage massif et la détérioration des services publics, reflets des inégalités sociales exacerbées par des décennies de mauvaise gouvernance. En effet, la corruption s'est enracinée de manière systémique dans le pays, engendrant de nouvelles classes sociales privilégiées au détriment du bien-être général. De plus, le poids prépondérant des milices dans les structures de l'État a contribué à militariser la société et à restreindre les libertés civiques. Malgré une répression brutale qui a fait des centaines de morts et des milliers de blessés, le mouvement d'octobre incarne l'aspiration profonde du peuple irakien à une citoyenneté renouvelée, fondée sur la justice sociale, la transparence et la dignité humaine.

Conclusion

Ainsi, vingt ans après le renversement de Saddam Hussein, l’Irak reste confronté à une extrême fragilité politique et sociale, caractérisé par des blocages institutionnels persistants et une division croissante. C’est aujourd’hui l’ensemble du système confessionnel qui est pointé du doigt. Fruit d’une énième ingérence étrangère dans le pays, il a permis une concentration du pouvoir entre les mains d’une élite privilégiée, au détriment des droits et intérêts du peuple irakien. Malgré l'élection d'Abdel Latif Rachid en 2022 qui a permis de débloquer la dernière crise politique, les défis auxquels l'Irak est confronté demeurent considérables. La perspective d'une réconciliation nationale semble de plus en plus lointaine, et la population irakienne, épuisée par des décennies de conflits et de privations, peine à entrevoir un avenir stable et prospère. Bien que de nombreuses incertitudes subsistent quant à ce que réserve l'avenir de l'Irak, le pays dispose d'atouts significatifs pour surmonter la crise. La nécessité d'une réconciliation nationale pour surmonter les divisions constitue un défi incontournable pour tous les dirigeants à venir. En exprimant leur soutien à des initiatives politiques concrètes, sans égard à leurs affiliations communautaires, les citoyens irakiens ont clairement démontré leur désir d’union, suscitant ainsi l'espoir d'une résolution pacifique du conflit.

Bibliographie :

L’Irak par-delà toutes les guerres, idées reçues sur un État en transition, Myriam Benraad, 2023

« Crise politique en Irak : le système dans l’impasse », Solène Benhaddou, Fondation Jean Jaurès, 10/10/2022

Les deux guerres du Golfe (1991 et 2003) et leurs prolongements : d’une guerre interétatique à un conflit asymétrique, Pierre Razoux, Encyclopédie d’Histoire Numérique de l’Europe.

Podcast : Radio France Internationale « Irak, l’impasse politique », Anne Corpet, 07/09/2022

Après un an d’impasse, l’Irak a enfin un gouvernement, L’Orient-le Jour, AFP, le 27 octobre 2022. En ligne : https://www.lorientlejour.com/article/1316051/irak-le-nouveau-gouvernement-obtient-la-confiance-du-parlement-officiel.html

Podcast : Radio France Internationale soir, témoins d’actu « Irak : pourquoi la crise politique s’éternise ? », Alexandra Cagnard, Guilhem Deltei, 13/09/2022

Reportage Arte : « Irak : 20ans après, quels sont les effets de la guerre », 2023. En ligne : https://www.arte.tv/fr/videos/112597-023-A/irak-20-ans-apres-quels-sont-les-effets-de-la- guerre/

« Vingt ans après, retour sur l’occupation américaine de l’Irak au miroir du ‘précédent impérial’ britannique », Myriam Yakoubi, Centre Français de Recherche sur l’Irak, 21 avril 2023. En ligne : https://cfri-irak.com/article/vingt-ans-apres-retour-sur-loccupation-americaine-de-lirak-au-miroir-du-precedent-imperial-britannique-2023-04-13

« Mission non accomplie : gérer la diversité de l’Irak après deux décennies d’occupation Américaine », Saad Slalom, Centre Français de Recherche sur l’Irak, 15 décembre 2022. En ligne : https://cfri-irak.com/article/mission-non-accomplie-gerer-la-diversite-de-lirak-apres-deux-decennies-doccupation-americaine-2022-12-15

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