Défense et sécurité : armée régulière et gardien de la révolution, l’Iran et son organisation militaire duale
Février 2024, Article de Raphaëlle Sarvghad Razavi
« Deux forces à la fois complémentaires et concurrentes, une dualité que l’on retrouve dans tous les aspects de la vie politique et sociale iranienne, opposant idéologie islamique et égalité républicaine », c’est de cette manière que le géographe et spécialiste de l’Iran Bernard Hourcade définissait les forces armées de la république islamique iranienne.
Unique en son genre, le système militaire iranien ne ressemble à aucun autre. Présentant un système dual avec deux corps d’armées agissant en parallèle l’un de l’autre, l’organisation du pouvoir militaire est complexe. On y retrouve un héritage de la période monarchique ainsi que de nouveaux organes créés après la révolution de 1979, qui ont complètement bouleversés le monde de la défense et de la sécurité iranienne, que ce soit sur le plan intérieur (police et gendarmerie) ou extérieur.
Mais comment s’organisent et se coordonnent toutes ces institutions ? Quelle est leur importance au niveau national, régional, international ? Y’a-t-il une hiérarchie entre les différents corps d’armée ? Sous quelle direction opèrent-elles ? Le rôle de l’armée et des gardiens de la révolution est il le même ? Du fait de la nature théocratique du régime, ces organisations sont elles soumises à une influence religieuse ? Quelle est l’implication de ces corps d’armées à l’étranger ?
La nébuleuse qui entoure les deux branches principales des forces militaires iranienne rend difficile la compréhension du système de défense et de sécurité du pays, qui n’a eu de cesse de changer de réforme en réforme depuis 1979.
Pasdarans et Artesh, pourquoi une séparation ?
L’Artesh ( ارتش ) est l’armée régulière iranienne. Habituée aux techniques de guerre conventionnelle, c’est elle qui a été principalement mobilisée lors du conflit Iran-Irak (1980- 88). Aujourd’hui composée d’environ 350 000 hommes, son activité concerne principalement la défense aux frontières, la défense antiaérienne et la protection de lignes de communication maritimes.
Emblème de l’armée de la République Islamique d’Iran.
Les forces militaires iraniennes classiques sont séparés en quatre corps : l’armée de terre (Artesh), la marine, (Niru-Daryai), l’armée de l’air (Niru-Havayi), et la défense antiaérienne. Après l’invasion Anglo- soviétique de l’Iran en 1941, l’ancienne version de l’armée du Shah est démantelée. Elle est reformée à partir de 1944 selon une structure classique américaine et restera en place telle quelle jusqu’en 1979. Mohammed Reza Shah modernisera en grande partie les forces militaires d’Iran. Il souhaite que l’armée soit équipée et puissante, dans le but qu’elle joue son rôle de grande puissance régionale, par exemple avec un fort interventionnisme et qu’elle ait un rôle de garde fou sur les états limitrophes.
Après avoir renversé les kadjar et mis en place la dynastie pahlavi sur le trône, Reza Shah instaure un service militaire obligatoire, participant de ce fait à la restructuration et à la réorganisation des forces armées.
En 1979, le régime du shah est renversé, l’armée régulière aussi. Est alors crée le corps des pasdarans (سپاه پاسداران انقلاب اسلام ), dont le but de contrebalancer le poids de l’armée régulière suspectée d’être encore une sympathisante du régime vaincu. Même si l’objectif en 1979 était à terme pour les gardiens de la révolution de renverser le corps d’armée classique, celui-ci s’est révélé indispensable lors de la guerre Iran-Irak (1980-88). A la fin du conflit, il avait été envisagé pour diminuer le pouvoir des pasdarans devenu indisciplinés de faire fusionner les deux corps d’armée, un projet qui ne vit finalement jamais le jour.
Il existe toujours des frictions entre les deux armées, bien que les gardiens de la révolution aient depuis 1988 établit une hiérarchie structurée. Les tensions sont aujourd’hui pour la plupart liées à des questions d’armements et d’attribution de matériel sophistiqué. Les gardiens de la révolution se voient en effet fournir un équipement militaire qui leur est propre et souvent plus performant que celui de l’artesh.
Les gardiens de la révolution, une force politique, économique et militaire à part :
Forgé par le nouveau régime de 1979, le corps des gardiens de la révolution a été créer pour le servir, et se retrouve très impliqué dans la vie politique quotidienne du pays. Depuis la mort de l’ayatollah Khomeiny et la venue d’Ali Khamenei à la position de guide suprême de la république islamique, l’imbrication du pouvoir politique et de la force militaire des pasdarans n’a cessée de croitre, comme l’illustre la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), lui-même membre des gardiens de la révolution. L’influence des gardiens est présente à toute les échelles de la politique. Jouant aussi parfois un rôle de force de l’ordre et de contrôle, ils répriment les manifestations et les agitations grâce aux bassijis (le Basij (بسيج ) étant une milice populaire, branche des gardiens de la révolution et une force paramilitaire fondée par Khomeiny en 1979 chargée de la défense et de la sécurité intérieure et extérieure de l’Iran).
Composée d’environ 230 000 hommes, les pasdarans sont une organisation parallèle qui dispose d’une hiérarchie et de différents corps spécialisés. Possédant, ses propres forces armées, corps des gardiens de la révolution est aussi responsable de missiles balistiques sur lesquels l’armée régulière n’a aucun contrôle. Spécialisés en techniques de dissuasion non conventionnelle, ils exercent aussi dans le golfe persique, en effectuant des techniques de guérilla maritime.
Leur influence politique est couplée à une mainmise sur l’économie du pays. En tout et pour tout, les pasdarans contrôleraient à eux seuls environ 40% de l’économie iranienne. Impliqués dans les entreprises du bâtiment, dans l’immobilier, dans la construction navale, les fondations religieuses, les télécommunications et les centres scientifiques, leur influence se propagent à tous les niveaux de la société iranienne sans oublier leur contrôle des ports et des aéroports où transitent les marchandises non déclarées. Les pasdarans disséminent leurs membres à des postes divers, leur permettant d’avoir un pied dans tous les milieux. C’est le cas du monde médiatique avec la chaine de télévision du régime, Islamic Republic Broadcasting, auparavant sous la direction d’un ancien membre des gardiens de la révolution.
Organisation de la sécurité et de la défense à partir de 1979 :
Après la révolution islamique, un consensus général se met en place pour se plier à l’autorité des anciennes forces de police, et ce après avoir éliminé les hauts responsables de l’époque du Shah. En 1992, sont crées les « forces de sécurité », issues de la fusion de la gendarmerie et des forces de police. Mais plusieurs assassinats dans les années 80-90 de nombreuses personnalités du monde politique et intellectuel iranien ainsi que les violentes répressions de manifestations étudiantes mettent à l’épreuve un système mal organisé et peu efficace. Dans les années 2000, les organes de sécurité intérieure sont modernisés et restructurés en profondeur pour in fine devenir ce qu’ils sont aujourd’hui.
A partir de la révolution islamique, deux conseils responsables de la sécurité et de la défense du pays sont institués. Le conseil suprême de la défense (CSD ou faqih), dont les fonctions sont définies formellement dans l’article 110 de la constitution de 1979, est sous l’autorité directe de l’ayatollah. Le chef religieux a le pouvoir de nommer les dirigeants des armées, des pasdarans, ou encore les chefs d’état major. Il propose les déclarations de guerre, mobilise les forces armées, contrôle l’organe de police et possède de ce fait le titre de commandant en chef des armées. Son pouvoir englobe toute la sphère stratégique ainsi que la politique de sécurité. Avec son droit de véto, il s’immisce dans tous les niveaux de la défense iranienne.
La présidence du conseil est déléguée au chef d’état (actuellement Ebrahim Raissi) mais l’ayatollah prend les décisions in fine. D’autres sièges sont alloués au premier ministre, au ministre de la Défense, au chef d’état major et au commandant en chef des gardiens de la révolution, ce qui implique le corps des gardiens de la révolution directement dans le processus décisionnaire de défense.
Les procédés d’organisation politique et la gestion de la vie politique, sociale et culturelle de l’Iran en fonction de la politique de défense choisie sont sous la direction du deuxième conseil responsable de la défense : le Conseil Suprême de la Sécurité Nationale, mit en place après la modification de la constitution en 1989. Ce conseil s’occupe aussi d’une partie du renseignement intérieur et gère les ressources du pays. Le CSSN, tout comme le CSD, est contrôlé par le guide suprême, sous la présidence d’Ebrahim Raïssi.
Enfin, le ministère de la défense et de la logistique des forces armées (1989), il n’a pas de pouvoir politique. L’état major des forces armés, sera quant à lui responsable de l’application des politiques de défense du CSSN.
Armée régulière : matériel et capacités militaires
Depuis 1979 et la fin de l’apport militaire étatsunien, l’Iran s’est tourné vers la Russie, la Chine ou encore la Corée du Nord pour se fournir des armes, des dispositifs antiaériens ou des avions de combat. La Russie reste un des plus gros fournisseurs ; en effet, selon l’institut international des recherches sur la paix de Stockholm (SIPRI) entre 1995 et 2005, plus de 70% des importations d’armements vers l’Iran venaient de Russie.
Selon les chiffres de 2016, le budget alloué au militaire est relativement faible (15,9 milliards de $, environ 2,5 à 3% du PIB) comparé à d’autres pays de la zone comme l’Arabie saoudite (60 milliards $, 8% du PIB). Selon le plan budgétaire 2022-2023 d’Ebrahaim Raïssi, 20 milliards d’euros seront injectés au sein du ministère de la Défense, 20 milliards pour le corps des gardiens de la révolution, 7 milliards pour l’armée et 9 milliards pour les forces de l’ordre.
Ce sont principalement les intérêts revenus du pétrole qui vont financer les institutions militaires et les forces de l’ordre.
Depuis 1981, a été crée la DIO (Defense Industries Organisation), qui met et place des programmes de création et de perfection de l’armement, en s’appuyant sur du matériel ou du personnel étranger, le but étant d’améliorer le matériel militaire acheté aux pays fournisseurs à l’aide de techniciens des états en question.
En l’état actuel des choses, la capacité militaire de l’Iran reste fortement limitée, le pays ne serait pas en mesure d’entrer en conflit avec ses voisins. Cette faiblesse d’attaque provient en grande partie de l’ancienneté du matériel militaire. Par exemple, 65 appareils des forces de l’air datent de l’époque pahlavi, ce qui peut expliquer leur manque d’efficacité.
Au sein des forces de l’air iraniennes, on retrouve ainsi des MiG russes, des jets de combat Skhoi acquis pendant la période soviétique, des F-7 achetés à la Chine et quelques F-4 et F-7 américains.
Pour autant, le matériel vétuste des forces d’attaques est contrebalancé par une défense antiaérienne très efficace. En effet, l’Iran s’est procuré des radars russes et chinois très efficaces (ex : les satellites scientifiques russes Rezonans) qui s’occupent de la sécurisation de sites stratégiques comme des centres de commandement de l’armée ou encore des lieux liés au nucléaire ou à l’industrie de la défense.
A défaut d’avoir une grande puissance d’intervention, l’Iran mise sur la défense de son territoire. La défense antiaérienne très efficace est couplée à des stratégies et des protocoles précis en prévision d’attaques venues de l’extérieur ou d’un potentiel conflit asymétrique. Comme le dit l’article « Les forces armées conventionnelles de l’Iran : état des lieux » d’Éric Gauvrit dans la revue Outre Terre (2011), l’état perse s’appuie sur des « modes d’actions divers (guérilla, résistance urbaine, attentats et attaques suicides contre des infrastructures pétrolières, des bâtiments de guerre et de commerce et des personnels de la coalition, destruction des voix de communication...) ».
Le rôle de l’armée régulière iranienne est principalement de défendre le pays et les frontières ainsi que de maintenir l’ordre.
À l’international
Avec une armée régulière qui occupe une posture uniquement défensive, comment l’Iran s’implique t’elle dans des conflits extérieurs et place t’elle ses pions armés sur l’échiquier mondial ?
Au sein du corps des pasdarans, il existe un département de la sécurité et des renseignements سپاه ( extérieurs responsable d’une sous unité des gardiens de la révolution : les forces al qods Sorte de force d’élite, crée en 1988, le groupe al qods pourraient être apparenté à un .)قدس service de renseignements extérieurs, spécialistes du conflit non conventionnel (guérilla). Encadrant parfois des mouvements islamistes (comme en Bosnie Herzégovine pendant la guerre civile), il était auparavant sous la direction de Qassem Soleimani, qui soutenait des milices chiites pro iraniennes au moyen orient (Hezbollah libanais, Hachd al-Chaabi irakien), moyen d’étendre l’influence iranienne sur la zone. Cette sous unité des pasdarans fourni un soutien aux kurdes contre Saddam Hussein et soutien en même temps la création d’un Kurdistan irakien. Les forces dirigées par Ismael Qaani depuis la mort de Qassem Soleimani seraient actives dans une douzaine de pays. ( voir l’article de Nassim El Amri sur les forces qods)
Impliquées partout se trouvent les populations chiites, elles sont particulièrement présentes en Syrie. Selon l’analyste de politique étrangère Pierre Boussel, le but de ces forces est de créer des milices armées dans les pays de « l’axe de résistance » (alliance entre l’Iran, la Syrie et des milices pros iraniennes et pro syriennes au Moyen Orient ainsi que certains groupes palestiniens). La mission des forces qods en Syrie est donc de s’allier et de protéger les minorités chiites, de créer un corridor jusqu’aux rives méditerranéennes en éliminant la présence américaine, et de mettre en place des conditions nécessaires à une hypothétique manœuvre en Israël en plaçant des hommes et des armes sur les hauteurs du Golan.
Concernant l’activité non conventionnelle terroriste, l’Iran a tendance à ne pas agir directement, mais plutôt à travers d’autres groupes, que ce soit en termes de financement, de formation ou d’entrainement. Le hezbollah libanais s’inscrit parfaitement dans cette thématique. Ses membres ont directement été formés par des pasdarans, et reconnaissent l’autorité religieuse du guide suprême iranien.
Il n’existe pas aujourd’hui, de groupe terroriste iranien sous la direction du régime, mais plutôt des groupes étrangers « affiliés à », de manière plus ou moins subtile, il s’agit d’une manière pour l’Iran d’étendre son influence au Moyen Orient et de soutenir des groupes chiites.
La complexité du système de défense et de sécurité iranien laisse au moins entrevoir une chose : même si une partie des forces militaires reste une armée régulière, l’autre moitié a été créée par le régime et pour le régime, dans le but de garantir sa pérennité. La main du guide suprême est présente à tous les niveaux de décision des forces militaires, et donne la marche à suivre en termes d’actions armées. Malgré une armée défensive qui ne combat pas à l’étranger de manière conventionnelle, l’Iran sait parfaitement comment placer des unités plus petites dans des zones spécifiques qui leur permettent d’étendre considérablement leur influence au Moyen Orient.
Bibliographie :
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https://fr.wikipedia.org/wiki/Forces_armées_iraniennes
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https://fr.wikipedia.org/wiki/Force_Al-Qods
Gauvrit », Outre-Terre, vol. 28, no. 2, 2011, pp. 109- 139.https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2011-2-page-109.htm
https://www.senat.fr/rap/r15-022/r15-0227.html
Hourcade, Bernard. « Chapitre 6. Polices et forces armées : des forces duales », , Géopolitique de l'Iran. Les défis d'une renaissance, sous la direction de Hourcade 2016, pp. 157-189. https://www.cairn.info/geopolitique-de-l-iran--9782200613440-page-157.htm ->
https://www.slate.fr/story/185972/quelle-force-armee-iranienne
https://icibeyrouth.com/monde/186978
Éric. «Les forces armées conventionnelles de l'Iran : état des lieux Bernard. Armand Colin,
https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/cesm/cargo2012-15jeune-ecole-iranienne.pdf -> centre d’études supérieures de la marine. -> article de Thibault Richard
https://www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1999_num_27_1_1445
https://www.lemonde.fr/international/article/2022/10/27/en-iran-le-pouvoir-des-gardiens-de-la-revolution-transforme-progressivement-le-pays-en-une-dictature-militaire_6147558_3210.html ->Entretien d’Ali Alfoneh (chercheur à l’Arabe Gulf States Institue), par Madjid Zerrouky et Ghazal Golshiri
https://www.lemonde.fr/international/video/2019/08/05/iran-qui-sont-les-gardiens-de-la- revolution_5496804_3210.html -> Article de Jeanne Seignol
https://www.strausscenter.org/strait-of-hormuz-iranian-military/#:~:text=Iran%27s %20military%20structure%20is%20broken,and%20the%20Basij%20Resistance%20Force.
https://www.iiss.org/globalassets/media-library---content--migration/files/research-papers/ 2023/04/watching-iran-the-isr-gulf.pdf ->IISS (International Institute for strategic studies), D. Barrie, N. Childs, J. Dempsey, E. Sabatino, T. Wright 2023
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