Le sultanat d’Oman, une diplomatie discrète et efficace
Novembre 2024, Article de Sacha Roussel
Introduction
Situé au Sud Est de la péninsule arabique, proche du Yémen, de l’Arabie-Saoudite et des Emirats Arabes Unis, se trouve le sultanat d’Oman. Bien que mesurant plus de 300 000 kilomètres carrés et comptant environ 4,5 millions d’habitants, rares sont ceux qui en connaissent les richesses et l’histoire. Pourtant, on retrouve les premières traces d’Oman près de 3000 ans avant notre ère, lorsque le territoire était encore appelé Magan. Au VII ème siècle, alors que le prophète Mohammed est encore vivant, les habitants se convertissent à l’Islam. Mais ce n’est qu’à partir du XVIème siècle, avec la mise en place d’un comptoir de commerce portugais, qu’Oman devient un territoire convoité du fait de sa position géostratégique idéale. Le sultanat se démarque, en effet, par son ouverture maritime, notamment grâce à la petite péninsule de Musandam, un minuscule territoire situé en plein coeur du Détroit d’Ormuz, permettant au pays de contrôler les entrées et sorties du Golfe persique, tout en garantissant un accès à l’Océan Indien. Fort de cet atout, Oman est parvenu, au fil des siècles, à conserver son attractivité et son dynamisme économique. Le sultanat peut, en effet, compter sur de nombreux gisements pétroliers et gaziers, représentant plus d’un tiers du PIB omanais, faisant du pays un État relativement riche : avec un PIB en hausse, atteignant 23 000 dollars par habitant, Oman peut rivaliser avec l’Arabie Saoudite désormais membre des BRICS, et son PIB de 28 000 dollars par habitant. En outre, la bande côtière allant de la frontière avec les Emirats Arabes Unis à la capitale Mascate bénéficie d’une forte dynamique d’urbanisation et d’un lien grandissant avec les puissances étrangères. Certains géographes évoquent même la constitution d’une nouvelle mégalopole allant de Dubaï à Mascate. Tous ces éléments font du Sultanat d’Oman un cas régional particulier, usant de son histoire et de ses avantages géostratégiques pour construire une diplomatie discrète, consensuelle et efficace. Ainsi, nous nous demanderons dans quelle mesure le sultanat d’Oman peut-il incarner un modèle diplomatique, permettant un rayonnement international du pays ?
I. Une diplomatie consensuelle et discrète, garante de la stabilité politique
Situé entre la zone d’influence de la puissance chiite iranienne et du géant sunnite Saoudien, le sultanat a très vite su se démarquer par une consensuelle, lui évitant d’appartenir à l’un des deux blocs d’influence. En effet, l’ibadisme, pratiquée par 60% de la population omanaise, est une branche de l’Islam différente du sunnisme ou du chiisme. Les omanais se revendiquent comme un peuple enclin au compromis, voire même pacifiste. Cela s’explique en partie par des intérêts commerçants, mais aussi par les origines de leur courant religieux : durant le règne du 4ème Calife, Ali, les Ibadites contestèrent sa politique belliqueuse à l’égard des populations non arabes. Ils décidèrent de faire sécession et de se retirer dans la région d’Oman. Cet art du consensus religieux, se reflète également dans les actions diplomatiques du pays : le sultan Qabus a choisi, depuis 1970, d’échanger avec tous les acteurs internationaux en nouant des relations bilatérales approfondies avec tous les acteurs régionaux, tout en mettant en avant le principe de non ingérence dans les affaires des autres pays. Concrètement, Oman considère que chaque pays gère seul sa politique intérieure comme extérieure, et donc qu’il n’a pas à prendre position sur les actions d’un pays étranger.
Par ailleurs, la politique d’ouverture et de neutralité du sultanat se démarque également par sa longévité. Initiée par le sultan Qabus Ben Saïd, l’arrivée au pouvoir en 2020 de Haithem Ben Tarek n’a en rien marqué une rupture. Cela démontre que la politique diplomatique d’ouverture n’était pas uniquement l'œuvre de la personne du sultan Qabus, mais que ce projet est une composante centrale de la politique étrangère omanaise. Il faut dire que les investissements dans les domaines de la diplomatie sont massifs, avec un ministère des affaires étrangères comptant, en 2016, plus de 1000 salariés, et accueillant aujourd’hui 56 ambassades, un nombre conséquent pour un si petit pays. Résultat de ce travail acharné : un pays se démarquant par une stabilité politique sans équivalent pour la région et n’ayant participé à aucun conflit armé contre des puissances étrangères.
Cette politique de neutralité et d’ouverture peut conduire à des prises de position peu ordinaires. En témoigne, ces dernières années, le maintien des liens avec la Syrie de Bachar El Assad, alors que la plupart des pays arabes ont décidé de mettre fin à leurs relations avec le régime syrien. Oman, décide quant à lui de garder son ambassade à Damas. De son côté, Bachar El Assad a bénéficié de l’aide d’Oman pour mettre à l’abri des trésors archéologiques menacés de destructions par les groupes terroristes, contribuant à lier davantage encore les deux pays. Le pays est également l’un des seuls à avoir refusé de s’engager dans les frappes de la coalition arabo-occidentale contre l’État islamique, contrairement à l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats Arabes Unis, le Qatar et le Koweït. Ainsi, vous l’aurez compris, pour Oman, l’important est de ne jamais couper totalement les relations, mais de toujours garder le fil si mince soit-il de la diplomatie, quels que soient le contexte et les interlocuteurs.
II. Le sultanat d’Oman, acteur de la paix par la médiation et la négociation
Oman est parvenu à user de sa position consensuelle et ouverte pour s’imposer comme un facilitateur des relations internationales, un médiateur discret mais pourtant incontournable dans la région du Moyen-Orient et dans le monde. Sa première intervention remonte au conflit opposant l’Iran à l’Irak entre 1980 et 1988, lors duquel le sultanat se positionna en arbitre, utilisant sa neutralité comme force, à l'heure où l’Arabie Saoudite, le Koweït et le Bahreïn avaient pris le parti de l’Irak.
De même, la diplomatie d’Oman s’illustre au Yémen, pays voisin avec lequel il partage une frontière d’environ 300 kilomètres. En effet, le sultanat fut le seul pays du Golfe à ne pas rejoindre la coalition d’intervention arabe au Yémen, menée par l’Arabie Saoudite, et ayant comme objectif la lutte contre les Houthis, groupe rebelle chiite soutenu par l’Iran. En outre, cette position non alignée dans le conflit yéménite, permet à Oman de conserver des relations avec le Yemen, créant un cadre propice à la négociation, notamment en matière de lutte contre le terrorisme. En 2011, dans le calme et loin de l’agitation médiatique, la libération de 3 otages français retenus au Yémen a été rendue possible par l’intermédiaire d’Oman. En 2015, c’est également au sultanat que l’on doit la libération de l’otage française Isabelle Prime, employée de la société Ayala Consulting, spécialisée dans la conception de programmes de protection sociale.
En outre, Oman endosse son rôle de médiateur au-delà du Moyen-Orient, afin de pacifier par exemple les relations entre les Etats-Unis et l’Iran. Dès 2013, le sultan organise des rencontres diplomatiques entre des représentants américains et iraniens. Il est vrai qu’Oman peut compter sur de bonnes relations avec les deux parties prenantes : d’un côté, l’Iran se souvient de sa neutralité pendant le conflit Iran-Irak, et est également liée à Oman par la cogestion du détroit d’Ormuz. Côté USA, les Américains se souviennent de la considération du sultanat à l’égard d'Israël. Dès lors, c’est dans ce contexte qu’Oman parvient à réunir sur son territoire une délégation américaine (composée de William Burn et de Jack Sullivan) et une délégation iranienne (composée de Ali Akbar Salehi, ministre des Affaires étrangères et Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique de l’ayatollah Khamenei). Cette rencontre a permis de préparer les accords de Vienne sur le nucléaire iranien, signés en 2015.
III. La résurgence du conflit israélo- palestinien : une rupture dans les relations diplomatiques entre Israël et le sultanat d’Oman ?
Contrairement aux autres monarchies pétrolières du Golfe, Oman se distingue par une entente cordiale avec Israël, sans pour autant aller jusqu’à une normalisation des relations. En 1991, le sultanat s’est rendu à la conférence de paix de Madrid, et entretient depuis cette date, des relations commerciales avec l’Etat hébreux. De plus, les années 90 sont marquées par les visites de dignitaires israéliens, à l’image d’YItzhak Rabin en 1994 : les dirigeants omanais n’ayant aucune réticence à s’afficher avec des personnalités politiques israéliennes. Plus récemment, les liens entre les deux pays ont été ravivés par la visite de Benyamin Netanyahu en 2018.
Mais qu’en est-il depuis le 8 octobre 2023 et l’incursion israélienne à Gaza ? Le sultanat parvient-il à maintenir le cap d’une relation pacifiée ? Tente-t-il même de se positionner en tant que médiateur du conflit en vue d’un éventuel cessez-le-feu ?
Malgré la reprise du conflit, Oman semble maintenir sa position : pas de normalisation des relations avec Israël tant que ce dernier refuse une solution à deux Etats. Le sultanat semble, comme à son habitude, prioriser la paix. C’est d’ailleurs ce que demandait le ministre des affaires étrangères Sayyid Badr bin Hamad Al Busaidi le 25 octobre 2023, en évoquant la nécessité du dialogue pour mettre fin aux hostilités, ainsi qu’une résolution pacifique de la guerre sous l’égide de l’ONU. Selon le ministre, il est nécessaire d’inclure le Hamas, considéré par Oman comme un mouvement de résistance, dans le processus de résolution du conflit.
Cependant, si le pouvoir affiche une position modérée, l’opinion publique omanaise n’hésite pas à revendiquer un avis plus engagé sur le conflit, quitte à s’opposer au projet diplomatique de son gouvernement, basé sur le consensus. En effet, certains expriment par le biais des réseaux sociaux leur soutien au peuple palestinien, tout en dénonçant les actions d’Israël ainsi que les prises de positions des États Unis et des Européens sur la question. La pression de l’opinion peut-elle constituer une rupture dans la stabilité de la politique étrangère du sultanat ?
IV. Le soft power omanais, outil de rayonnement culturel international
Depuis quelques années, la diplomatie omanaise déjà solidement ancrée dans l’ADN du pays s’accompagne d’une politique de développement du soft power, visant au rayonnement mondial du sultanat. Pour rappel, la notion de soft power fut théorisée par le géopolitologue américain Joseph Nye en 1990. Elle désigne “l'habileté d’un pays à séduire et à attirer”, mettant ainsi en perspective la notion de puissance dans un cadre non conventionnel. Suivant cet objectif, Oman à développé ces dernières années une politique éducative ambitieuse, notamment pour l’enseignement supérieur. En effet, si l’on en croit le classement QS des universités, on constate une progression nette et régulière de l’université Sultan Qaboos. Classée 362ème université mondiale en 2024, elle était 379 ème en 2020, et seulement 460 ème en 2018. Cette ascension notable témoigne des efforts réalisés par le sultanat en matière d’éducation, contribuant à renforcer la position des universités omanaises dans les établissements d'enseignement supérieur internationaux et, par conséquent, à attirer davantage d'étudiants étrangers. C’est justement ce que tente de faire le sultanat depuis 2009, avec le lancement d’un programme offrant des subventions et des bourses aux étudiants internationaux de 69 pays, incitant les étrangers à s’inscrire dans les universités omanaises.
Ainsi nous le constatons, le soft power omanais tente d’apporter au pays une atmosphère dynamique, en s’imposant progressivement comme un centre étudiant de première importance au Moyen-Orient. Mais sa politique de soft power ne s'arrête pas là, et se caractérise par la promotion de la culture nationale. Pour ce faire, Oman peut compter sur un certain nombre de prix, de récompenses et de labels portant le nom du Sultan Qaboos. On citera par exemple le prix UNESCO Sultan Qaboos pour la préservation de l'environnement, décerné pour la première fois en 1991 et récompensant “les contributions exceptionnelles d'individus, de groupes d'individus, d'instituts ou d'organisations à la gestion ou à la préservation de l'environnement, en accord avec les politiques, les buts et les objectifs de l'UNESCO”.
Enfin, la diffusion de la culture omanaise est assurée lors de festivals organisés par les centres du Sultan Qaboos à Washington, Londres et Paris. Plus en détail, cette institution dit promouvoir “le respect et la compréhension mutuels, et s'efforce d'éduquer une nouvelle génération de citoyens sensibles à la culture et bien informés dans chaque société”. Tout cela se fait par le biais de programmes de sensibilisation, de bourses, de conférences, de ressources éducatives et de partenariats culturels.
V. Des fragilités à ne pas négliger
Pour finir, il me paraissait essentiel d’explorer les limites de cette diplomatie qui vise à montrer une image quelque peu idéalisée du pays. En effet, si le sultan s’efforce de montrer Oman comme un pays ouvert, pacifique, et moderne, ce n’est pas sans cacher des réalités plus sombres.
Rappelons que le pays ne peut absolument pas être qualifié de démocratie, puisque ce dernier est classé 119ème sur l’index établi par The Economist. Concrètement, cela se traduit par des positions ultras-conservatrices, le non-respect des droits des minorités et de la liberté d’expression. Le nouveau sultan Haitham ben Tarek affiche, depuis son arrivée au pouvoir en 2020, des positions plutôt favorables à l’Islam radical : En 2021, le dirigeant s’est empressé de saluer la victoire des Talibans en Afghanistan, les encourageant même à appliquer davantage la Charia. Cette différence notable entre le discours de diplomatie et celui débridé du sultan se retrouve également dans des positions régressives sur les droits des femmes et l’homosexualité, pour rappel passible d’une peine d’emprisonnement allant de 6 mois à trois ans. De plus, les manquements à la liberté d’expression sont flagrants, notamment depuis la parution d’un livre écrit par le sultan, intitulé La Mort de l’athéisme par les preuves de la foi. Ce livre a entraîné de vifs débats chez les Omanais notamment sur les réseaux sociaux ainsi que des contestations qui furent à l’origine de plusieurs arrestations violentes et arbitraires. Certains ont même été condamnés à 5 ans de prison pour blasphème, décision saluée par le sultan, qui avait déjà rappelons le, défendu la peine de mort pour les apostats en 2018. Toutes ces restrictions sont, de toute évidence, contraire à l’image que l’on se fait d’un pays ouvert et moderne.
Conclusion
In fine, nous pouvons affirmer qu'Oman est parvenu à la concrétisation de son pari : devenir un acteur diplomatique de taille dans sa région et dans le monde. Si bien qu’aujourd’hui, on surnomme le sultanat “La Suisse du Moyen-Orient”, en référence à sa neutralité, à son pacifisme et à sa discrétion. Cet accomplissement est le fruit d’un travail acharné de longue date, obtenu par la mise en place d’une diplomatie de consensus et de médiation, alliée à un soft power grandissant, le tout modelant l’image du sultanat aux yeux du monde. Toutefois, si Oman se révèle très efficace en politique étrangère, il est cependant essentiel de mettre en lumière l’envers du décor, notamment en matière de protection des droits fondamentaux. Il est désormais nécessaire pour le sultanat de moderniser sa société et ses mœurs pour tendre vers plus de tolérance. Si la société omanaise se démarque désormais par son caractère cosmopolite avec l’arrivée de nombreux étrangers, il lui faut désormais progresser, et accepter toutes ses sensibilités.
Bibliographie :
« À Oman, une tolérance de façade ». Courrier international, 13 septembre 2022,
Marin, Yves. « À Oman, la cause palestinienne relance la fièvre politique ». Orient XXI, 15 septembre 2023.
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“Oman, stratégique et discret”, Youtube, 14 mars 2024.
Culture and Education : Oman’s soft power instruments, Abdullah Hamed Maani1, Cuneyt Yenigun, 28 février 2021.
« QS World University Rankings 2025 ». Top Universities, 16 novembre 2024,
« Politique étrangère d’Oman ». Wikipédia, 28 octobre 2024. Wikipedia,
Oman, médiateur du Golfe ? Caractéristiques d’une diplomatie singulière.
Chesnot, Christian. « Oman, médiateur discret du Golfe ». France Culture, 5 janvier 2021,
« Pourquoi Oman n’est-il pas touché par les bouleversements du monde arabe ? » France Culture, 5 mai 2015,
« Ni chiites ni sunnites, qui sont les ibadites ? » France Culture, 29 novembre 2020,