Au lendemain de la chute de Bachar Al Assad, quelles conséquences sur le régime iranien ?

Février 2025, Article de Sacha Roussel

Introduction

“De toute façon, ça ne peut pas être pire qu’avant” répètent en chœur les damascènes, réunis sur la place des Omeyyades en ce dimanche 15 décembre, quelques jours après la chute du président Bachar El Assad. Au sortir de quasiment 25 années de souffrance, se dégage de la foule compacte une liesse indescriptible, une irrépressible envie de vivre. Aujourd’hui, la Syrie bascule dans une nouvelle ère, et dans l’inconnu, avec de nouveaux maîtres : les factions insurgées. En l’espace de seulement 12 jours, le groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), est parvenu à renverser la dynastie El Assad, solidement établie depuis 1971 en Syrie. Pourtant, quand débute l’attaque, mercredi 27 novembre, peu de monde y prête attention. Tous les regards sont braqués sur la frontière libano-israélienne, une trêve venant d’être signée entre le Hezbollah et l’Etat hébreu. Dans le même temps, l’alliance anti-Assad avance vite, et le 29 novembre, les insurgés pénètrent dans les faubourgs d’Alep, face à une armée syrienne presque passive. Le 5 décembre c’est au tour de Hama de tomber, puis Damas dans la nuit du 7 au 8 décembre. L’armée nationale, sous le contrôle de Bachar El Assad, est mise en échec, et le président est contraint de quitter le pays pour se réfugier en Russie. Quelques semaines après la mise en place du nouveau régime, le bilan demeure positif, et l’espoir d’une Syrie plus prospère et autonome persiste. Si bon nombre de pays occidentaux, et notamment la France, ont salué la chute de la dynastie Assad, tout en exprimant leur volonté de rétablir des relations diplomatiques avec le nouveau pouvoir, cet effondrement relativement impromptu est loin de faire l’unanimité. Pour la République Islamique d’Iran, pays voisin, ces bouleversements constituent un revers important. Déjà fragilisée depuis plusieurs années par des crises internes de nature économiques et sociétales, Téhéran doit à présent faire face à un échec de sa politique étrangère.

La Syrie et l’Iran : une relation de longue date soudainement rompue.

Afin de bien saisir l’importance de la Syrie dans la politique étrangère iranienne, rappelons que les relations entre Téhéran et Damas sont historiques. En 1946, l’Iran est l’un des premiers pays à reconnaître l’indépendance de la Syrie. A l’inverse, lors de la révolution iranienne de 1979, alors que nombre de pays voisins s’opposent au nouveau régime, la Syrie de Hafez El Assad est l’une des premières à solliciter une relation forte avec Téhéran, notamment en reconnaissant le gouvernement provisoire iranien de Mehdi Bazargan.

En outre, lors de la guerre opposant l’Iran à l’Irak entre 1980 et 1988, le soutien syrien à Téhéran n’est plus seulement politique, mais militaire, et illustré par d’importantes livraisons d’armes. C’est un tournant dans les relations syro-iraniennes, qui, après le conflit, ne cesseront de se renforcer dans des domaines divers : économico-politique, militaire, culturel, industriel et surtout sécuritaire. L’Iran, reconnaissant du soutien massif syrien, n’hésite pas à livrer gratuitement du pétrole à son voisin, en parallèle des exportations de voitures, de wagons de chemin de fer, de matériaux de BTP ...

Dans la même optique, les relations syro-iraniennes se resserrent encore davantage au moment des printemps arabes. En 2011, Bachar El Assad, issu de la minorité alaouite, une branche du chiisme, est déstabilisé par la contestation populaire. L’Iran, par l’intermédiaire de la force Al Qods, vole à son secours en envoyant des conseillers militaires, et et une dizaine de milliers de combattants du Hezbollah libanais.

Ainsi, au regard des solides relations unissant les deux pays, comment expliquer l’inaction de l’Iran face à la chute du pouvoir en place ? Pourquoi Téhéran n’a pas, comme il l’a souvent fait, porté assistance à son partenaire et voisin ? Selon Thierry Coville [1], spécialiste de l’Iran, cet attentisme s’explique en partie par le fait que les forces du Hezbollah, concentrées sur la guerre au Liban, étaient incapables d’intervenir. Face à la rapidité de l’offensive menée par les rebelles, l’Iran a considéré que son positionnement serait inutile, le conflit étant joué d’avance.

Entre le Groupe HTC et l’Iran, de premières relations complexes.

Nous l’avons vu, les relations syro-iraniennes étaient à la fois solides et historiques. En réalité, elles étaient en partie basées sur la personne de Bachar El Assad, et notamment sur les motifs religieux expliqués précédemment. Ainsi, comment envisager les nouvelles relations entre l’Iran de l’ayatollah Khamenei et le groupe rebelle HTC ?

Côté syrien, ces dernières semaines ont été marquées par une certaine hostilité envers l’Iran. Le chef des rebelles, Abou Mohammed al Joulani, dénonça lors de son premier discours une Syrie depuis trop longtemps livrée par Bachar El Assad à Téhéran. Le message est donc clair : l’ère des jeux de pouvoir en Syrie et des connexions terrestres faciles avec le Hezbollah libanais est désormais révolue. Quant aux syriens, ils sont nombreux à se réjouir de l’affaiblissement de la présence iranienne, et l’expriment parfois de manière violente. L’ambassade d’Iran à Damas, symbole de l’alliance entre les deux pays, fut notamment pillée et saccagée quelques heures avant l’arrivée des rebelles. La prise de distance entre les deux pays est également marquée dans la sphère religieuse, le groupe HTC prêtant allégeance au sunnisme, contrairement à Bachar El Assad, issu d’une minorité chiite. La Syrie s’oriente donc vers l’Ouest, puisque Abou Mohammed al-Joulani, chef des rebelles, s’est récemment rendu dans une mosquée omeyyade, marquant sa volonté d’un rapprochement avec l’héritage historique ottoman.

Du point de vue iranien, HTC était jusqu’alors perçu de la même manière que l’Etat Islamique : un groupe terroriste qualifié de takfiri, c’est à dire un individu, un groupe, voire même un Etat ou une société méritant d’être excommunié car ils ne pratiquent pas correctement la religion. Plus globalement, ce terme fait référence aux adeptes du takfir, une idéologie violente au nom de laquelle sont commises des attaques contre les “mécréants” au sens large du terme (chrétiens, juifs, athées, homosexuels...). L’Iran avait déjà exprimé sa crainte d’une prise de contrôle de la Syrie par des groupes de ce type, d’où son intervention en 2011 pour soutenir Bachar El Assad. Pourtant, depuis peu, Téhéran change de ton avec les rebelles, et opte pour une politique plus nuancée. À l’origine présenté comme terroriste par les télévision iraniennes, le groupe HTC est désormais qualifié de “groupe armé”. Dans la même direction , dans un communiqué [2], le ministère des affaires étrangères iranien a annoncé qu’il attendrait de voir le “comportement” des groupes armés pour élaborer sa politique envers la Syrie. Téhéran dit “adopter des positions appropriées” et appelle, en prenant soin de ne pas mentionner Bachar El Assad, à la formation d’un “gouvernement inclusif”, tout en formulant l’espoir de relations “amicales” avec Damas. Ces avances du ministère des affaires étrangères avaient en réalité pour but d’éviter la destruction de l’ambassade iranienne, et de permettre la protection des sites religieux chiites en Syrie.

Par ailleurs, au sein de la classe politique iranienne, les avis divergent quant à la chute de Bachar El Assad. L’ex-chef de la Commission parlementaire de la sécurité nationale, Heshmatollah Falahat Pisheh, juge sur XC [3] que les Iraniens “doivent être heureux”de la chute de Bachar El-Assad. “Personne n’a le droit de dépenser l’argent du pays pour entretenir des toiles d’araignées”, lance-t-il, en allusion au soutien financier apporté par l’Iran à un État fragile. En effet, nombreux sont les Iraniens à avoir critiqué la politique régionale de la République Islamique, en l’accusant de dépenser des sommes considérables sans véritable but dans la région.

Enfin, certains politistes alertent suite à la prise de pouvoir d’un groupe islamiste extrémiste plus ou moins semblable à celui des talibans afghans. Rappelons qu' avant d’être le leader du groupe HTC, Al Joulani fut un membre actif du groupe Al Qaïda. Dans cette direction, Ahmad Zeidabadi, journaliste iranien, avertissait dans le journal Ham-mihan que les premières déclarations des combattants de Damas “ne devraient pas être prises au sérieux”. “Après chaque changement politique, il y a des déclarations [modérées], mais après un certain temps, on constate une reproduction du despotisme et du massacre”, indique-t-il [4]. Ainsi nous le voyons, les nouvelles relations syro-iraniennes s’annoncent plus sinueuses qu’auparavant, même si les deux pays semblent prêts à faire des concessions pour maintenir des relations cordiales.

Quelles conséquences pour l’Axe de la résistance ?

Pour l’Iran, la perte du partenariat syrien constitue une défaite importante, tant sur le plan stratégique qu’idéologique, en particulier pour le guide suprême et les partisans de l'interventionnisme. La Syrie était au coeur de la politique étrangère iranienne, via “L’Axe de la résistance”, une alliance transnationale formée par le régime de Bachar El Assad, composée des milices armées telles que le Hezbollah libanais, le Hamas dans la bande de Gaza, les rebelles houthis au Yémen ainsi que des milices iraniennes. Ces différents partenaires sont unis par une haine indéfectible envers Israël et son parrain américain, et plus globalement contre l’Occident. Téhéran, leader chiite, apporte à ses alliés son soutien financier et militaire afin d’exercer son influence hors de son territoire.

Rappelons qu’au sein de cette alliance stratégique, la Syrie de Bachar El Assad était un maillon essentiel, permettant à l’Iran d’accéder à la Méditerranée et au Liban, ainsi que d’envoyer des armes en toute sécurité au Hezbollah, par l’intermédiaire d’un corridor chiite. Compte tenu de la nature des relations entre le groupe HTC et l’Iran, on peut supposer que ce corridor ne sera pas maintenu. Ainsi, Téhéran perd sa force de projection vers la Méditerranée, et sera contraint d’effectuer des livraisons d’armes moins discrètes et sécurisées, donc possiblement ciblées par Israël.

Cette nouvelle difficulté survient dans un contexte d’affaiblissement de l’Axe de la résistance et de son leader iranien, notamment depuis la résurgence du conflit israélo palestinien le 7 octobre 2023. Alors que l’attention médiatique est concentrée sur la guerre à Gaza, Israël s’attaque en parallèle depuis plusieurs mois au démantèlement progressif de cette alliance menaçant sa sécurité . On citera par exemple, en septembre dernier, l’attaque massive aux bipeurs menée contre le Hezbollah libanais, ainsi que l’assassinat de leur chef, Hassan Nasrallah. Suivant le même objectif, Israël est également parvenu à assassiner Yahya Sinwar, chef politique et militaire du Hamas, et cerveau des attaques du 7 octobre. Téhéran doit donc faire face à un affaiblissement important de ses proxys, et donc de l’Axe de la résistance. À présent, selon Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran, le pays va désormais se concentrer sur sa survie, sans chercher à sauver ni Bachar, ni le Hezbollah, ni les houthis du Yémen. Après tout, la puissance iranienne est en mesure de se défendre seule, sans l’aide de ses alliés.

Cependant, certains analystes rappellent que l’Iran conserve des alliés influents dans la région : les houthis yéménites, les milices chiites irakiennes, ainsi qu’un Hezbollah qui, malgré son affaiblissement, a prouvé sa capacité à combattre de manière efficace contre l’armée israélienne. En outre, comme le souligne Frédéric Encel, essayiste et docteur en géopolitique, bien que le chef de l’organisation libanaise soit mort, les moyens humains et financiers demeurent. Les autorités iraniennes, quant à elles, et notamment le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Akbar Ahmadian [5], cité par l’agence nationale IRNA, affirme que “la résistance (face à Israël et au monde occidental) n’a pas faiblie, mais qu’avec l'occupation de territoires syriens par le régime sioniste, une nouvelle résistance est née et se manifestera dans les années à venir”.

En somme, selon Frédéric Encel, si l’Axe de la résistance est certes très affaibli, il n’est pas à terre pour autant. L’Iran conserve une capacité de nuisance importante, notamment grâce à ses missiles balistiques de longue portée et ses drônes de guerre.

Chute de Bachar El Assad : l’heure du bilan.

La chute de Bachar El Assad pourrait entraîner, en premier lieu, des conséquences politiques et diplomatiques. En Iran, les questions de politique étrangère et intérieure sont étroitement liées. Les défenseurs de l’Axe de la résistance sont aussi ceux qui soutiennent les positions les plus conservatrices, telles que le principe du Velayat-e faqih, instaurant la supériorité du religieux sur la sphère politique et l’obligation de porter le voile pour les femmes. Cemouvement,incarnéparSaïdJalililorsdeladernièreélectionprésidentielle,est actuellement en perte de vitesse et pourrait subir un nouvel affaiblissement suite à la chute de Bachar El Assad et l’affaiblissement de l’Axe de la résistance. Bien que le système demeure dominé par les radicaux, l’effondrement du régime syrien pourrait bousculer les rapports de force internes.

D’autre part, bien que les conséquences ne soient pas encore visibles, il est probable que l’échec iranien ravive des tensions internes à l’Iran entre deux camps : d’un côté ceux privilégiant une approche militariste et un interventionnisme fort, et de l’autre ceux prônant la diplomatie et le respect du droit international. Parmi ces derniers, on mentionnera les créateurs de l’accord sur le nucléaire de 2015, accord signé sous la présidence d'Hassan Rohani, alors considéré comme plutôt réformateur et modéré.

Mais au-delà des divisions politiques engendrées par la chute de Bachar El Assad, il est à présent temps pour l’Iran de faire les comptes. Après des années d’aides économiques et militaires, le bilan est très négatif pour Téhéran, tant sur le plan humain que financier.
Dès le début de la guerre en 2011, l’Iran avait soutenu son allié en envoyant des conseillers, des Pasdarans, et des milices chiites notamment irakiennes. Le coût humain de cette intervention est estimé à environ 5000 hommes. Quant aux aides économiques iraniennes versée à la Syrie, bien que les montants exacts soient inconnus, on estime que ces dernières avoisinent les 60 à 70 milliards d’euros.

Les investissements étaient en effet nombreux, et concernaient tous les domaines. On citera par exemple la construction d’infrastructures militaires, comme la base de Deir ez-Zor en 2013, le centre logistique de Lattaquié en 2015, incluant des entrepôts sécurisés et des tunnels souterrains, ainsi que la base aérienne T-4 de Tiyas, près de Palmyre, en 2017 pour accueillir des systèmes de défense aérienne russes et iraniens.

L’Iran pouvait également compter sur la Syrie pour diffuser son idéologie, en renforçant chaque jour un peu plus son soft power. Concrètement, cela se traduisait par des investissements dans des centres culturels, des universités, des lieux de culte, particulièrement dans les sanctuaires chiites comme ceux de Sayyida Zaynab et Sayyida Rouqayya. Par ailleurs, les entreprises affiliées à l'appareil d'Etat de la République Islamique d’Iran ont investi de manière massive dans les énergies et dans la reconstruction urbaine de la Syrie. Par exemple, la fondation pour le logement, organisme affilié au guide suprême, a investi dans la reconstruction d’Alep, largement détruite par les bombardements de l’aviation syrienne aidée des forces russes, durant la guerre civile.

Au-delà du versement des aides financières, la Syrie servait non seulement de marché pour les produits iraniens, mais aussi de plateforme pour contourner les sanctions internationales. Beaucoup d’entreprises syriennes jouaient le rôle d’intermédiaire dans les exportations de produits iraniens vers le Liban et une partie de l’Europe. Avec la chute d' Assad, plusieurs accords commerciaux en cours entre Téhéran et Damas risquent d’être annulés, ou profondément modifiés, au détriment de l’économie iranienne.

En clair, ces avances de trésorerie ont peu à peu épuisé les ressources vitales de Téhéran, alors déjà très affaibli. Selon le FMI et la Banque Mondiale, en 2023, l’économie iranienne s’est contractée de 3,5%, tandis que l’inflation a atteint 50%. Cette chute trouve son explication dans de multiples facteurs : la mauvaise gestion des ressources publiques, la prégnance des sanctions internationales, et une dépendance aux secteurs économiques fragiles comme le pétrole, dont les exportations furent considérablement réduites par les sanctions américaines. Face à cette instabilité économique, la colère gronde dans la population depuis déjà plusieurs années. Les Iraniens, et notamment la classe moyenne, se sont mobilisés à plusieurs reprises pour protester contre la hausse des prix, comme ce fut par

exemple le cas au printemps 2022. Mais face à la violente répression orchestrée par le régime, ces contestations n’ont pas abouti à des changements structurels.

En somme, affaibli aussi bien économiquement que politiquement par la chute de Bachar El Assad, l’Iran n’aura ni les ressources pour continuer le financement de l'Axe de la résistance, ni la capacité de répondre à un mécontentement populaire massif.

Le régime iranien peut-il tomber ?

Au lendemain de la chute de Bachar El Assad en Syrie, la question est sur toutes les lèvres : l'Iran de l’ayatollah Khomeini peut-il à son tour s’effondrer ? Le tremblement de terre secouant le Moyen-Orient depuis le 7 octobre 2023 finira-t-il par atteindre l’Iran ?

Selon certains observateurs, la chute du régime iranien est un hypothèse tout à fait plausible. En effet, le pays révèle peu à peu ses failles, notamment suite à la mort de grandes figures de l’Axe de la résistance, comme Ebrahim Raïssi, ancien président de la République Islamique, ou Ismaël Haniyeh, ancien chef du Hamas. En outre, avec l’envoi de drônes sur Israël, Téhéran admet qu’il ne peut plus s’appuyer sur ces proxys pour se défendre, mais doit intervenir lui-même. Les journaux d'opposition iraniens, pour la plupart exilés, demeurent optimistes et voient dans la chute de la Syrie l’opportunité pour le peuple iranien de renverser les mollahs. Pour le militant et écrivain Hamed Esmaeilion, cité par Iran International, une réaction en chaîne paraît “désormais naturelle et évidente”. “Le domino de Téhéran finira par tomber”, affirme-t-il. Dans la même perspective, le site d’opposition IranWire écrivait : “Au moment où les partisans de l’axe de la résistance pleuraient la fin du régime syrien, les opposants considéraient la chute d’Assad comme le prélude au renversement des mollahs”.

Enfin, dans une tribune publiée dans le quotidien réformateur Ham-mihan, le professeur à l’université de Téhéran Sadegh Zibakalam qualifie la chute de l’ex-dirigeant syrien de “grande leçon” pour le pouvoir iranien. “Si un État n’a pas le soutien du peuple, il ne peut pas se maintenir, même avec le soutien de la Russie ou de toute autre puissance étrangère, ou bien en disposant de missiles ou encore de bombes nucléaires”, a-t-il averti [6].

Mais cet optimisme de la presse quant à la chute du régime est démenti par certains analystes. Comme le souligne Antoine Mariotti, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, nous voyons l’Iran affaibli avec notre regard occidental, parce que nous souhaitons infiniment que ce soit le cas. Dans la même optique, Frédéric Encel nous rappelle que la chute d’un dictateur ne déclenche pas systématiquement de déséquilibre régional et ne s’accompagne pas toujours d’un effet domino [7]. À l’inverse, certains observateurs voient dans la chute de Bachar El Assad une opportunité pour l'Iran. Ce dernier, abandonné par ses alliés, pourrait accélérer son programme de recherche nucléaire, afin d’aboutir à la création rapide d’une arme de dissuasion le protégeant des menaces régionales. Sur le plan économique et militaire, le pays pourrait engager de grandes réformes pour tenter de se relancer, et ainsi tendre vers une autonomie plus importante.

Enfin, autre hypothèse envisagée : celle d’une attaque israélienne massive sur les installations nucléaires iraniennes. Avec un système de défense antiaérienne en partie détruit, un Hezbollah anéanti et décapité, l’Iran est déjà en difficulté, et le premier ministre israélien Benyamin Netanyahu voit sans doute l’occasion de porter un coup final à Téhéran, et à l’Axe de la résistance. Partout, l’alliance conduite par l’Iran risque de reculer, en permanence dans le viseur du couple américano-israélien. Mais Benyamin Netanyahu et Donald Trump sont-ils prêts à s’appuyer sur autre chose que la force ? Leur politique de fait accompli peut-elle créer autre chose que du chaos ?

Conclusion

In fine, il est clair que le séisme provoqué par la chute de Bachar El Assad ouvre une période de reconfiguration géopolitique régionale. Pour l’Iran, ami de longue date de la Syrie voisine, ce changement de régime inattendu constitue un bouleversement important, menaçant la continuité de sa politique étrangère. Ayant établi de solides liens économiques, politiques et militaires avec la dynastie Assad, Téhéran est désormais contraint de composer avec un régime qui ne lui est pas favorable. Car en réalité, le partenariat syro-iranien reposait en partie sur des relations entre les deux chefs d’Etat, et non sur une prétendue proximité historique, religieuse et idéologique entre les deux peuples. A l’échelle régionale, la chute de Bachar El Assad affaiblit une nouvelle fois l’Axe de la résistance, alors qu’Israël, qui œuvre au démantèlement de ce dernier depuis plusieurs mois, se renforce. Protégé par un soutien américain réaffirmé par Donald Trump, l’Etat hébreu pourrait dans les prochaines semaines s’attaquer à la République islamique, afin de lui porter un coup final. Pour certains, cette faiblesse produirait l’effet inverse, et donnerait l’opportunité à l’ayatollah Khamenei de renforcer son pouvoir, en menant d’importantes réformes structurelles, afin que l’Iran demeure une puissance incontournable au Moyen-Orient et dans le monde. Enfin, pour d’autres, le régime iranien est trop affaibli pour se maintenir au pouvoir, et pourrait chavirer à tout moment, par effet domino, sous l’impulsion d’une population depuis trop longtemps mécontente. Cependant, rappelons que d’importantes manifestations ont déjà eu lieu en Iran, notamment en 2022, au moment de la mort de Mahsa Amini, et ont été sévèrement réprimées. Peut-être faut-il renouveler nos conceptions occidentales, et ne plus espérer, suite à une révolution massive, la chute soudaine d’un régime solidement ancré, mais plutôt voir ces contestations comme un mouvement de fond, progressant lentement au sein de la population. Enfin, si l’Iran déplore la froideur de ses nouvelles relations avec le groupe HTC, cette prise de distance pourrait constituer pour la Syrie un renouveau inattendu. Pour Damas, le temps est venu de s’affranchir des aides et des manipulations étrangères destructrices, et de restaurer un pays déchiré par presque 15 ans de guerre civile.

Notes :

[1] Chute de Bachar Al-Assad en Syrie : quelles conséquences pour l’Iran ? (2024, 11 décembre) - IRIS.

[2] Téhéran accuse le coup et change de ton sur la Syrie après la chute d’Assad. (2024, 8 décembre). Courrier International.

[3] Téhéran accuse le coup et change de ton sur la Syrie après la chute d’Assad. (2024, 8 décembre). Courrier International.

[4] L’onde de choc syrienne finira-t-elle par atteindre l’Iran ? (2024, 10 décembre). Courrier International.

[5] 2385. « Il n’y a « aucun changement dans la doctrine nucléaire » de la République islamique d’Iran ». IRNA Français, 31 décembre 2024,

[6] L’onde de choc syrienne finira-t-elle par atteindre l’Iran ? (2024, 10 décembre). Courrier International.

[7] ARTE. (2024, 17 décembre). Après la chute de Bachar al-Assad, l’Iran peut-il tomber à son tour ? | 28 minutes | ARTE [Vidéo]. YouTube.

Bibliographie :

L’onde de choc syrienne finira-t-elle par atteindre l’Iran ? (2024, 10 décembre). Courrier International.

L’Iran assure qu’une « nouvelle résistance » va émerger en Syrie contre Israël. (2024, 31 décembre). Le Figaro.

Chute de Bachar Al-Assad en Syrie : quelles conséquences pour l’Iran ? (2024, 11 décembre) - IRIS.

Assadi, D. (s. d.). Iran : l’impact économique de la chute du régime syrien. The Conversation.

Coville, Thierry. « La politique syrienne de l’Iran : entre intérêts stratégiques et débats internes ». Confluences Méditerranée, vol. 89, no 2, juillet 2014, p. 95‐104.

« Syrie : la chute de Bachar al-Assad, un coup dur pour l’Iran ? » France Inter, 11 décembre 2024.

(2025, 21 janvier). Iran VS Syrie : Quel est l’Influence Iranienne ? [Vidéo]. YouTube.

ARTE. (2024, 17 décembre). Après la chute de Bachar al-Assad, l’Iran peut-il tomber à son tour ? | 28 minutes | ARTE [Vidéo]. YouTube.

Le Dessous des Cartes - ARTE. (2024, 10 décembre). Après la chute d’Assad : l’Iran affaibli | L’Essentiel du Dessous des Cartes | ARTE [Vidéo]. YouTube.

Téhéran accuse le coup et change de ton sur la Syrie après la chute d’Assad. (2024, 8 décembre). Courrier International.

Samrani, A. (2024, 3 décembre). “Un château de cartes s’effondre” : le domino au Moyen-Orient ne s’arrêtera pas en Syrie. Courrier International.

El-Khoury, B. (2024, 9 décembre). Pour Israël, l’opportunité de porter un “coup final” à l’Iran. Courrier International.

Lafay, Q., Villeneuve, S., Calvez, F. L., Richez, F., Mégy, M., Bourdon, B., Bonnet, P., & Richer, F. (2024, 16 décembre). Chute de Bachar al-Assad : la bascule est-elle aussi régionale ? France Culture.

Alencontre. (s. d.). Les relations entre l’Iran et la Syrie – A l’encontre.

Nova, R. A. (2024, 9 décembre). CNN : dans le discours du chef rebelle al Jolani un message pour l’Iran, Trump et Israël. Agenzia Nova.

Précédent
Précédent

Le défi citoyen : le Moyen-Orient face à la défaillance des services publics

Suivant
Suivant

Le Patrimoine manuscrit au Moyen-Orient : gardien du savoir et outil de pouvoir, de la calligraphie à la numérisation