Le Patrimoine manuscrit au Moyen-Orient : gardien du savoir et outil de pouvoir, de la calligraphie à la numérisation
Janvier 2025, Article de Montaine Barreau
Qui es-tu ? Il dit : "Je suis Aristote".
Je fus enchanté de me trouver avec lui et je lui demandai :
Ô philosophe, puis-je te questionner ?
Questionne.
Qu'est-ce que le bien ?
Ce qui est bien selon l'esprit.
Et ensuite ?
Ce qui est bien selon la Loi.
Et ensuite ?
Ce qui est bien selon l'opinion des gens.
Et ensuite ?
Il n'y a pas d'ensuite.
Cet entretien serait issu du rêve du Calife Al Mamun, conversant avec Aristote. Il est rapporté par l’érudit Ibn Al-Nadim dans son Fihrist (répertoire), et constituerait l’une des raisons pour lesquelles le calife avait décidé de financer d’autant plus la Maison de la Sagesse, lieu de savoir dans le Bagdad abbasside : apprendre à distinguer la parole juste du divertissement. En somme, le rêve d’Al Mamun semble illustrer sa quête incessante du savoir et de la vérité, un sujet majeur de son règne, mais aussi l’influence d’Aristote et des philosophes antiques. Ces érudits semblent prodiguer un savoir unifié qui dépasse les clivages culturels, religieux et sociaux.
Le patrimoine littéraire du Moyen-Orient est en effet riche et diversifié et a traversé les âges comme un précieux vecteur de savoir, de culture et de spiritualité. La préservation de ce patrimoine, en dépit des multiples défis posés par les invasions, les destructions, et plus récemment les guerres contemporaines, a toujours été une priorité pour les sociétés de la région. Cet article explore ainsi les dynamiques de préservation et d’utilisation du patrimoine littéraire, en mettant en lumière les efforts réalisés à travers l’histoire pour conserver ces savoirs tout en les adaptant et en les interprétant pour les générations futures. De la grandeur des califats islamiques à la fragilité contemporaine, la question reste brûlante : comment maintenir vivant un patrimoine littéraire, témoin du passé et instrument pour comprendre et façonner l’avenir ?
Le Patrimoine manuscrit à travers l’histoire
L’importance symbolique attachée au patrimoine littéraire semblait avoir atteint son apogée lors de la construction de la bibliothèque d’Alexandrie, un lieu de rencontre pour les érudits de toutes les cultures méditerranéennes, jouant le rôle de carrefour entre l’Empire romain, l’Égypte, ainsi que les royaumes arabes. Cette bibliothèque avait une ambition fantastique : “ réunir tout le savoir du monde en un même lieu. Évidemment, tout le savoir du monde c'est impossible, mais toute la littérature grecque figurait dans cette bibliothèque, qui était la plus grande de l’Antiquité”, selon l’écrivain égyptien Robert Solé. L’un des généraux d'Alexandre, Ptolémée, décide de construire en 288 avant J.-C un musée, dans lequel se trouvent des lieux de savoir et d'enseignements, au rang desquels la fameuse bibliothèque. Son successeur Ptolémée II demande, selon Épiphane, à ce que les puissants envoient des œuvres pour garnir le fonds de la bibliothèque. Ainsi, Zénodote d'Ephèse, Aristophane de Byzance ou encore Aristarque de Samothrace se succèdent à la tête de cette bibliothèque publique qui abritera jusqu'à 700 000 rouleaux, papyrus et autres tablettes d'argile sumériennes.
Cependant, la question de la disparition de cette institution légendaire laisse place aux débats. Serait-ce le conflit entre César et Ptolémée, conduisant à un incendie involontaire ; ou une destruction progressive, liée aux difficultés financières d’Alexandrie et au déclin de sa bibliothèque, thèse défendue par l’historien Heather Phillips ? Cette lente agonie est finalement abrégée par le siège d’Alexandrie, menée par les troupes arabes du Calife Omar en 639. Selon l’historien Luciano Canfora, dans La véritable histoire de la bibliothèque d'Alexandrie , “obéissant aux ordres du calife, l’armée a distribué les livres aux bains publics d’Alexandrie pour les brûler dans les poêles et garder la température de l’eau chaude et confortable.”
L’autre institution légendaire plus méconnue est la bibliothèque impériale de Constantinople, l’une des plus importantes de l’Antiquité et du Moyen Âge, également l’une des dernières à subsister aussi longtemps. Elle est fondée par Constance II au début du IVe siècle, et disparaît avec l’Empire romain d’Orient lors de la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Elle est la survivante des incendies et des destructions, comme lors du sac de Constantinople lors de la quatrième croisade en 1204. Cette bibliothèque a permis la diffusion des classiques grecs et des écritures saintes, tout en servant de ressource pour l’empire, mais on ne sait pas grand chose ni de son apparence, ni de sa localisation.
Mais la réelle importance de ces bibliothèques tient-elle davantage de la légende que d’une réelle singularité ? La question se pose. Cependant, la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie a placé, symboliquement, les hommes dans une dynamique de recommencement et de réapprentissage de cette culture de quête du savoir.
Le califat abbasside a notamment joué un rôle crucial dans l’essor intellectuel de la civilisation islamique, jusqu’à prendre le nom d’âge d’or islamique. La ville de Bagdad, fondée par le calife Al Mansur en 762, prendra le nom de Madinat-al-salam ( ville de la paix) tout en devenant un centre mondial de savoir, support d’une grande ambition intellectuelle nourrie par l’empire abbasside qui souhaite surpasser le renom du Mouseîon d’Alexandrie détruit, et faire rayonner sa civilisation.
Son institution la plus célèbre, la Maison de la Sagesse, ou Bayt al-Hikma, naît au départ sous la forme d’un dépôt bibliothécaire qui prend le nom d’armoire ou de librairie de la sagesse, ou Khizanat al-Hikma. Ce dépôt créé à l’initiative d’Al-Mansur est réservé à l’usage du calife. Hârûn ar-Rachîd l’ouvre ensuite à l’élite savante à partir de 765 en transférant une partie de ses collections dans un lieu public, pour en faire profiter son peuple lettré, tandis que la maison se dote d’un centre de traduction, d’un observatoire astronomique ou encore d’un pensionnat pour les érudits. A cette époque, la maison de la sagesse reste contenue dans un seul bâtiment, justifiant son appellation de Bayt renvoyant à un espace couvert. Elle se transforme en Dar, soit composée de plusieurs Bayt après l’impulsion donné par le septième calife abbasside Al Mamun. Celui-ci fait construire des pavillons pour chaque discipline scientifique, consacrant le Dar al-Hikma.
La maison de la sagesse se donne pour mission, sous l’égide du sage de Bagdad Al Mamun, de sauver les sciences antiques et devient un centre majeur de traduction, notamment des textes grecs, indiens, syriens, scientifiques et littéraires, et ce en arabe. La maison devient également pionnière, prenant la tête de nombreuses recherches. Al-Khwarizmi, souvent considéré comme le père de l'algèbre, a ainsi écrit Kitab al-Jabr wa-l-Muqabala (Le Livre de l'Addition et de la Soustraction), œuvre fondatrice des mathématiques. De même, les scientifiques de l’heure ont développé l’étude des cadrans solaires. Elle a permis d’introduire les tangentes et les cotangentes dans les calculs trigonométriques.
Les livres deviennent des objets stratégiques, comme des butins de guerre. Par exemple, le calife conclut un traité de paix avec l’empereur byzantin Théophile, qui lui permet d’obtenir plus de 800 ouvrages issus de la civilisation grecque. Al Mamun dépêche aussi des missionnaires en quête des meilleurs manuscrits, comme ce qui deviendra l’Almageste d’astronomie de Ptolémée, une fois traduit.
La traduction et la protection des manuscrits deviennent des outils de pouvoir, de soft power, mais aussi de transmission. Des auteurs comme Aristote, Galien, ou le chirurgien indien Sushruta et l’astronome Brahmagupta, autrement dit une grande partie du patrimoine savant antique, est traduit en langue arabe grâce à la maison de la sagesse. La langue arabe devient le réceptacle et le médiateur de toutes les sciences, mais elle s’enrichit également par ces traductions. Hunayn Ibn Ishaq, médecin et responsable de la relecture des traductions, introduira ainsi une nouvelle terminologie scientifique, enrichissant la langue arabe. La Maison de la sagesse devient par conséquent réceptacle de la culture européenne. De 1100 à 1300, la transmission des savoirs gréco-arabes vers l’Occident latin s'intensifie, permettant ainsi de transférer à l’Occident chrétien la pensée et la science des Grecs. L’influence arabe est également partagée, les œuvres de penseurs islamiques tels que Avicenne et Averroès sont intégrées à la scolastique ainsi qu’à la tradition universitaire médiévale, étape significative dans le développement européen.
De même, la Maison de la Sagesse constitue un lieu de création intellectuelle, que ce soit par le mathématicien al Khawarizmi ayant diffusé les chiffres arabes, ou encore Ali Ibn Isa et Khalid ben Abdelmalek, qui ont mesuré la circonférence de la Terre avec un résultat de 40 248 km, le résultat exact étant de 40 075 km.
Cependant, l’invasion mongole sous le commandement de Hulagu Khan, premier souverain mongol de l’Iran et petit-fils de Gengis Khan, marque un tournant tragique pour le monde islamique, symbolisé par la destruction de Bagdad et de sa Maison de la Sagesse en 1258. Cette invasion entraîne la perte de milliers de manuscrits anciens, scientifiques et philosophiques. Selon la légende, les eaux du Tigre se seraient teintées en noir en raison de la quantité de manuscrits jetés dans le fleuve, mettant en lumière la vulnérabilité des manuscrits aux conflits militaires, et la fragilité du savoir. Heureusement, en prévision de l’invasion, l’astronome perse Nasir al Din al Tusi sauva plusieurs milliers de manuscrits en les transférant à l’observatoire astronomique de Maragha, dans le nord-ouest de l’Iran.
La dynastie rivale, les Fatimides, ont eux aussi joué un rôle dans la préservation des écrits et leur développement. Fondée par Abdullah al Madhi Billah, revendiquant sa descendance directe avec la fille du prophète Mahomet, Fatima, la dynastie régnant sur une grande partie de l’Afrique du nord, du Maghreb au Levant, a joué un grand rôle dans la diffusion du chiisme du 10e au 12e siècle. Sa capitale, fondée en 969, le Caire, est devenu un centre majeur d’étude, symbolisé par la mosquée d’Al-Azhar (la brillante) et sa bibliothèque, mais aussi son université, qui reste aujourd’hui l’une des plus anciennes institutions éducatives continues du monde islamique. “le phare de l’islam sunnite”, fondée en 969, éclipse un temps l’activité intellectuelle de Bagdad. Les Fatimides créent eux aussi leur maison du savoir pour diffuser des idées ismaéliennes, un courant du chiisme. La chute de la dynastie par Saladin n’empêche pas ses institutions de perdurer, sous le jour d’un enseignement nouveau, celui du fiqh sunnite, soit “le droit sacré déduit de la charia par les juristes musulmans [...] décliner et expliciter l’ensemble des normes – juridiques, sociales, culturelles, etc. – contenues dans la charia” [1], selon la définition de Sabrina Mervin. Les mamelouks, milice d’esclaves affranchis ayant occupé le pouvoir, favoriseront ensuite la renaissance d’Al-Azhar grâce à des fondations en faveur des professeurs et récitateurs du Coran, des enseignements dont l’éclat ne ternira qu’avec la domination des Ottomans, mettant en lumière le déclin de cours à caractère traditionnel, soit la lecture ou le commentaire de textes anciens fondamentaux.
En effet, une nouvelle vision notamment de la préservation des manuscrits se développe, une préservation sélective, sous un régime plus centralisé. L’Empire ottoman préserve ainsi des manuscrits arabes et persans, mais produit également des écrits spécifiques au pouvoir ottoman, tels que les Sultaniyât, ouvrages sur le pouvoir impérial. Les manuscrits sont entreposés dans la bibliothèque d’Ahmed III à partir de 1718, dans l’enceinte du palais impérial de Topkapi à Istanbul, qui s’érige en incarnation de la puissance culturelle ottomane de l’époque. L’ère des tulipes, cette période de paix et de prospérité, bien que relative, permet ainsi de sauvegarder le patrimoine littéraire impérial, et de perpétuer la légitimité de la dynastie.
L’Empire safavide en Perse a lui aussi préservé des manuscrits non seulement pour des raisons culturelles et scientifiques, mais aussi à des fins de propagande politique. Des manuscrits utilisés comme instruments du pouvoir, favorisant un récit arbitraire de l’histoire persane à son avantage. Le Shah Tahmasp Ier a notamment commandé en 1522 des manuscrits enluminés, copies du Shâh Nâmeh, pour documenter l’histoire de son règne, et glorifier ses actions et ceux de ses prédécesseurs, ce qu’on nommera le Grand Shâh Nâmeh ( Le livre des Rois, ou Le Roi des livres). En effet, les princes et les rois des dynasties iraniennes n'ont cessé d’en commander de nouvelles copies. “Cette épopée mythologique [...] garde vivante la connaissance de la gloire ancienne, de l'éthique politique et de l'identité culturelle de l'Iran”, selon l’Institut du monde arabe [2].
L’évolution de la forme du patrimoine manuscrit
L’importance des manuscrits et de leur utilisation par le pouvoir met en lumière, par conséquent, le pouvoir des scribes et des calligraphes, essentiels à la préservation et la rédaction des manuscrits dans le monde islamique. La raison se trouve dans la tradition coranique, puisque l’outil qu’utilise Dieu pour enseigner aux hommes est aussi celui du scribe. C’est ainsi que les manuscrits coraniques, souvent transcrits à la main avec une grande attention à l'art et à la beauté, ont été scrupuleusement préservés à travers les siècles, leur caractère manuscrit préservant la sacralité du texte. En effet, il est dit dans la sourate XXVI, que Dieu instruit l'homme au moyen du calame, un roseau taillé pour l’écriture. Le rapport entre le texte et son support est donc très particulier : le texte du Livre ayant en soi valeur sacrée, le support en tant que tel passe à l'arrière-plan, faisant figure d'ostensoir. C'est bien la fonction des tablettes de bois utilisées dans les écoles coraniques, qui ne sont que des surfaces neutres. Cependant, bien que cela paraisse paradoxal, le papier participait du décor du livre au-delà de son rôle de support. Des feuillets parfois teints de diverses couleurs et, à partir du 16e siècle, des papiers silhouettés, semés d'or ou marbrés, encadraient le texte.
Cependant, le développement de l’imprimerie a mis en danger ce groupe d’activité. Il a également déclenché leur plus grande opposition contre un procédé qui dénaturerait et désacraliserait l’objet sacré que représente le livre. C’est cette contestation qui a pu expliquer le retard technologique du Moyen-Orient dans ce champ.
Le patrimoine manuscrit a changé de forme au cours de son histoire. Selon le témoignage du libraire Ibn al Nadîm de Bagdad, les anciens arabes auraient écrit sur des pierres, des écorces de palmier ou encore des omoplates de chameau. Ces trois premiers matériaux n’ont pas vu de traces d’utilisation conservées.
Cependant, il évoque aussi la fabrication du papyrus en Égypte. Celui-ci était utilisé avant la conquête arabe et fut remplacé au 10e siècle par le papier. “Un rouleau de papyrus comprenait vingt feuilles collées bord à bord, dont la première était consolidée par une feuille entourant l'extérieur du rouleau et indiquant le lieu et les responsables de la fabrication du papyrus” [3], explique Marie-Geneviève Guesdon. Les textes et documents longs étaient copiés sous forme de codex à la manière d’un cahier, bien que la plupart des papyrus arabes conservés consistent en des lettres privées, actes administratifs ou commerciaux. Al Nadim évoque de même le parchemin fabriqué à Kufa en actuelle Irak ou à Edesse en actuelle Turquie, utilisé dans les autres régions du Proche-Orient. Tiré de la peau de mouton, son utilisation décline dès le 9e siècle mais elle persiste pour certains usages, comme pour la copie d’ouvrages précieux ou de corans au Maghreb jusqu’au 14e siècle.
Enfin, Al Nadim fait allusion à l’introduction dans le monde arabe du papier, faite par des chinois prisonniers à la bataille de Talas, en 751. Son emploi dans l’administration s’accrût car sa falsification y était moins aisée. Le papier était fabriqué en toile de lin et en cordes de chanvre, à Bagdad par exemple, où s’installe une fabrique de papier entre 794-795 sous le règne d'Haroun al-Rachid. Peu onéreux, léger et facile à transporter, le papier se répand dans le monde musulman, jusqu’en Espagne, au Yémen, ou en Inde.
Cette évolution se fait analogiquement au développement de l’art, qui deviendra un des traits caractéristique des arts de l’islam, la calligraphie. Ainsi, les plus anciens manuscrits du Coran retrouvés sont datés du 8e siècle et copiés dans une écriture hijazi, élancée et penchée, dotée d’un tracé simple. C’est à partir du 9e siècle que l’écriture arabe veut tendre vers la perfection esthétique avec de nouveaux styles, coufiques, ou « écritures abbassides anciennes ». Composé d’arêtes vives entre la base et la hampe des lettres, le trait est fortement marqué et réservé exclusivement à la copie du Coran. La calligraphie module, étire, rallonge, fait des lettres des éléments artistiques pratiqués par différentes écoles. Au fil du temps, les écritures deviennent « cursives », plus souples, lisibles et arrondies. D’autres écritures se développent à partir du 10e siècle, qui marque une rupture, et ce car l’unité graphique du monde musulman se fracture, avec en Occident musulman ( Espagne et Maghreb) des styles spécifiques, comme le maghribi.
La pratique devient de plus en plus codifiée, par des maîtres prestigieux comme Ibn Muqla ou Ibn al Bawaa, calligraphes de la cour du calife abbasside. On pratique la calligraphie au calame, roseau taillée en biseau, et l’on mesure la distance entre les lettres par son inscription dans un cercle de référence tracé autour d’un alif (première lettre de l’alphabet arabe) tandis qu’un point mesure fixe les proportions des lettres. Cette théorisation est consacrée par Yaqout al Mustasimi qui définit 6 styles calligraphiques canoniques. Le naskhi est équilibré et rapide à exécuter. On compte ensuite le mouhaqqaq, le thoulouth, le riqa. Enfin, le rayhani et le tawqi sont utilisés dans les documents administratifs. L’interprétation de ces règles par les perses ou les turcs qui adoptent l’écriture arabe permet l’enrichissement et l’évolution de ces nouveaux styles, avec notamment le nastaliq. Ces calligraphies apparaissent dans tous les aspects de la société arabe et islamique : l’architecture, la céramique, le textile, ou les manuscrits bien sûr. Et aujourd’hui encore, la calligraphie est pratiquée, mais reste en constante évolution.
Les enjeux modernes de la préservation du patrimoine manuscrit au Moyen-Orient
Aujourd’hui, le patrimoine manuscrit est confronté au Moyen-Orient à de nombreux défis, intrinsèques à l’instabilité de la région, qui font de lui une victime de destructions intentionnelles ou collatérales.
D’un côté, ce patrimoine manuscrit doit faire face à des menaces directes. Les guerres récurrentes de la région, comme en Syrie ou en Irak ont entraîné perte ou destruction de nombreux manuscrits anciens. Par exemple, à Mossoul, au nord de la Syrie, l’État islamique a démoli de nombreux lieux et monuments durant l’occupation de la ville entre 2014 et 2017, dont notamment des restes archéologiques assyriens de la ville antique de Ninive, mais surtout des livres. Des livres stockés dans la bibliothèque de l’université de Mossoul qui comptait avant l’occupation plus d’un million de références, dont certains multicentenaires, des livres religieux ou de sciences, de philosophie, de droit, d’histoire. La bibliothèque a tout d’abord subi les assauts et bombardements. Mais elle a aussi et surtout été victime d’incendies volontaires des djihadistes. Les hommes de Daech auraient utilisé des bombes artisanales pour incendier des manuscrits du XVIIIe siècle, des livres syriens du XIXe siècle, ainsi que de vieilles antiquités qui dataient de plusieurs siècles, des pertes irréparables. L’UNESCO a recensé de multiples autodafés à travers la ville. “Il s’agit de toucher, voire d’effacer une mémoire, une identité nationale, en privant des populations d’une culture ou d’un héritage de cultures qui ont précédé l’Organisation de l’État islamique” [4] , selon Virginie Sauner.
On a retrouvé cette même menace à Tombouctou au Mali. Autrefois carrefour du savoir, la ville était parsemée de vastes bibliothèques grâce aux familles fortunées bénéficiant du commerce de la ville. “Personne ne sait combien de manuscrits la ville abritait lors de son âge d’or aux XVe et XVIe siècles mais il y en avait presque certainement des centaines de milliers”[5], selon National Geographic. Après l’arrivée des djihadistes en 2012 après la chute de Kadhafi, environ 350 000 manuscrits provenant de quarante-cinq bibliothèques de Tombouctou et de ses alentours ont été sauvés ; cachés à Bamako, la capitale ou dissimulés à l’intérieur même de la ville. En 2013, les djihadistes ont mis le feu à l’Institut Ahmed-Baba. Le travail de conservation de ces trésors fragiles se poursuit alors encore aujourd’hui.
“La destruction délibérée du patrimoine est un crime de guerre – c’est devenu une tactique de guerre, dans le cadre d’une stratégie globale de nettoyage culturel” [6], prévient Irina Bokova, alors directrice générale de l’UNESCO en 2017. Ainsi, tout comme dans l'histoire, la possession de manuscrits inestimables a permis de renforcer son pouvoir ; leur tri impose indirectement une vision particulière ; la destruction des manuscrits constitue également en soi un acte stratégique. Elle vise tout d’abord à déclencher l’émotion patrimoniale pour toucher notamment les sociétés occidentales. “Les barbares et les esclaves détestent les sciences, et détruisent les monuments des arts ; les hommes libres les aiment et les conservent”[7], s’indignait l’Abbé Grégoire après la destruction des tombeaux de la basilique Saint-Denis. Mais le patrimoine manuscrit n’est pas seulement mis à sac par le groupe terroriste pour des raisons idéologiques. Le trafic d’antiquités représente une source de revenu non négligeable pour l’organisation, des vols et recels institutionnalisés par les cadres du califat autoproclamé. D’un autre côté, l’instabilité régionale présente également des conséquences indirectes, comme des problèmes d’infrastructure et de financement pour une conservation de qualités. Les manuscrits sont alors soumis à des risques de détérioration à cause des conditions climatiques ( la chaleur ou encore l’humidité) mais aussi des risques physiques comme des incendies ou des inondations.
Cependant, le Moyen-Orient ne doit pas se résumer à ses menaces. Il compte également des centres de conservation très riches, via le développement d’institutions dédiées à la conservation des manuscrits et des documents historiques, comme la Bibliothèque nationale d’Égypte ou de Syrie, la Bibliothèque Al-Qarawiyyin au Maroc, ou la Bibliothèque Al-Quds en Palestine. De plus, dans des pays comme l'Iran, la Turquie et la Syrie, il existe des centres de conservation qui se concentrent spécifiquement sur la restauration des manuscrits. C’est le cas pour le centre de conservation des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Téhéran ou les centres de conservation affiliés au Musée de la civilisation islamique à Damas. Ces centres alternent entre l’utilisation de techniques traditionnelles de restauration, avec des procédés effectués à la main, mais aussi l’usage d’innovations. Ils effectuent par exemple des analyses chimiques pour analyser la dégradation des matériaux, ou procèdent à l'application d'agents de conservation pour traiter et stabiliser les encres anciennes et papiers fragiles. De même, pour éviter la détérioration des manuscrits, les livres doivent être conservés à température constante, généralement autour de 18°C, dans une humidité oscillant entre 40% et 50%, et ce à l’abri des lumière, particulièrement la lumière ultraviolette qui dégrade les pigments d’encre.
Aujourd’hui, la numérisation des manuscrits est devenue une priorité. Plusieurs actions internationales ont vu le jour, pour numériser les manuscrits et les protéger contre les pertes physiques. Des institutions comme le Centre des manuscrits arabes du Caire, la Bibliothèque nationale de Paris, ou des projets d'archives numériques comme Al-Maktaba al-Shamela, qui a pour but de former une bibliothèque numérique de textes en arabe, contribuent à la préservation de ces savoirs. Cela permet aussi de le rendre accessible à tous dans le monde, et donc ouvre la porte à de nouvelles méthodes de recherche. De plus, il s’agit d’explorer les possibilités offertes par les outils techniques et par l’IA “en matière de traitement, de correspondance linguistique, d’édition critique numérique, de codicologie, de traduction et de transcription assistée, d’analyse linguistique et sémantique et d’indexation automatique” [8], selon la revue sénégalaise des sciences de l’information. L’IA est reconnue aujourd’hui comme un outil facilitateur. Cependant, l’intégration de ces outils dans la gestion du patrimoine culturel semble, à certains égards, soulever des questions sur la patrimonialisation, la sacralisation et la désacralisation des objets culturels - à l’exemple de certains manuscrits considérés comme des objets cultuels.
Dar al-Hikma inspirera ainsi au cours des siècles une multitude d’initiatives similaires dans de nombreux pays, aussi bien en Orient qu’en Occident, afin de faire renaître l’esprit de cette virtuose maison de Bagdad autour de la traduction. La plus récente est la Maison de la Sagesse, lancée par la philosophe et académicienne française Barbara Cassin à Paris : “Une Maison de la sagesse aujourd’hui ? C’est en actualisant ce modèle que nous concevons les Maisons de la Sagesse –Traduire du XXIe siècle. Lieux de circulation des connaissances et d’interaction des savoirs/sciences, lieux d’hospitalité et de dialogue entre techniques et pratiques.”[9].
La préservation du patrimoine au Moyen-Orient est donc un combat mené par les institutions locales, mais également par des organisations internationales telles que l'UNESCO, qui soutiennent la protection et la sauvegarde des biens culturels en danger. Par exemple, en mars 2017 est créée l’ALIPH. L’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit. La conférence organisée à Abu Dhabi en décembre 2016, à l’initiative de la France et des Émirats arabes unis sous l’égide de l’UNESCO, en jette les bases. Grâce à un ancrage local, les actions menées le sont avec l’aide de partenaires locaux. La ville de Mossoul est l’une des priorités de la fondation, notamment la réhabilitation de son musée qui fait intervenir de nombreux acteurs : les équipes locales du musée, le Conseil national irakien des antiquités et du patrimoine, le musée du Louvre, le World Monuments Fund, la Smithsonian Institution (institution de recherche scientifique), des ONG, etc. D’autres projets concernent aussi la restauration, numérisation et diffusion du patrimoine documentaire Irakien, institué par la Bibliothèque nationale de France et diverses bibliothèques irakiennes.
Par conséquent, la préservation et la diffusion des manuscrits ont toujours été des priorités dans le monde moyen-oriental, et ce rôle a été porté par des dynasties successives, par des institutions religieuses et culturelles, ainsi que par des mécènes tout au long de l’histoire. Une importance des manuscrits dans la transmission du savoir est à reconnaître, mais aussi comment cette tradition de préservation a été façonnée par des événements et des figures historiques clés dans le monde arabe, persan et turc. A l’inverse, le patrimoine manuscrit a aussi fait l’objet de convoitise, utilisé comme un outil de pouvoir et par conséquent, menacé par les événements historiques et par les luttes idéologiques.
Notes :
[1] Mervin, S. (2016) . 4 .Le droit islamique et sa méthodologie (fiqh et uṣûl al-fiqh) Histoire de l'islam Fondements et doctrines. ( p. 79 -99 ). Flammarion. https://shs.cairn.info/histoire-de-l-islam--9782081386594-page-79?lang=fr.
[2] All. (s. d.). Shâhnâmeh - Le Livre des Rois persans. Librairie de L’Institut du Monde Arabe. https://librairie.imarabe.org/9782266311670-shahnameh-le-livre-des-rois-persans
[3] L’arrivée du papier dans le Maghreb et au Moyen-Orient. (s. d.). BnF Essentiels. http://essentiels.bnf.fr/fr/livres-et-ecritures/formes-et-usages-des-livres/74c24a4a-ad1c-415e-918b-c8d336b4f3a6-supports-ecrit/article/9315cd2f-5235-4fe6-aa33-bed09151c0bc-arrivee-papier-dans-maghreb-et-moyen-orient-1
[4] Sauner, V. (2022, août 24). Daech et le patrimoine culturel en Irak et en Syrie, des enjeux et des acteurs à différentes échelles. cfri-irak.com. https://cfri-irak.com/article/daech-et-le-patrimoine-culturel-en-irak-et-en-syrie-des-enjeux-et-des-acteurs-a-differentes-echelles-2022-08-24
[5] @NatGeoFrance. (2021, octobre 3). Les manuscrits de Tombouctou, trésors de sagesse et d’érudition. National Geographic. https://www.nationalgeographic.fr/histoire/les-manuscrits-de-tombouctou-tresors-de-sagesse-et-derudition
[6] Le Conseil de sécurité mobilise les États Membres contre la destruction et le commerce illicite de biens culturels spoliés pendant les conflits armés | Couverture des réunions & communiqués de presse. (2017, 24 mars). https://press.un.org/fr/2017/cs12764.doc.htm
[7] Assemblée Nationale. (s. d.). L’abbé Grégoire (31 août 1794) - Histoire - Grands discours parlementaires - Assemblée nationale. https://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-discours-parlementaires/l-abbe-gregoire-31-aout-1794
[8] Traitement numérique et exploration des manuscrits arabe et ajami (s. d.) https://calenda.org/1205860
[9] L’association Maisons de la Sagesse – Traduire | Maisons de la sagesse - Traduire. (s. d.). https://maisonsdelasagessetraduire.com/lassociation-maisons-de-la-sagesse-traduire/
Bibliographie :
Leclerc, G. (1996). Écriture et signature dans le Proche-Orient ancien. Sociologie d’aujourd’hui, 21‑38.
Mervin, S. (2016). 4. Le droit islamique et sa méthodologie (Fiqh et uṣûl al-fiqh). Champs - Histoire, 79‑99.
Sellier, J. (2019). Les mondes arabe et turco-iranien. Hors collection Sciences Humaines, 179‑218.
Mali—Les manuscrits de tombouctou | unesco. (s. d.). A l’adresse https://www.unesco.org/fr/articles/mali-les-manuscrits-de-tombouctou
Balty-Guesdon, M.-G. (2009). La Maison de la Sagesse : Une institution hors de l’histoire ? In M. Lejbowicz (Éd.), L’Islam médiéval en terres chrétiennes : Science et idéologie (p. 85‑98). Presses universitaires du Septentrion. https://books.openedition.org/septentrion/13973
Boustani, G. É.. Les Arabes, gardiens de la culture européenne à travers les traductions médiévales. L'Orient-Le Jour. 5 mars 2024. https://www.lorientlejour.com/article/1370438/les-arabes-gardiens-de-la-culture-europeenne-a-travers-les-traductions-medievales.html
Tellier, M. (2018, septembre 4). De la Bibliothèque d’Alexandrie à la Bibliothèque de Mossoul, 6 lieux de savoirs disparus. France Culture. https://www.radiofrance.fr/franceculture/de-la-bibliotheque-d-alexandrie-a-la-bibliotheque-de-mossoul-6-lieux-de-savoirs-disparus-5250615
La Maison de la sagesse de Bagdad : L’Orient et l’Occident unis dans le savoir. (s. d.). Middle East Eye édition française. A l’adresse https://www.middleeasteye.net/fr/actu-et-enquetes/irak-bagdad-maison-sagesse-bibliotheque-savoir-orient-civilisation-islamique
Le Conseil de sécurité mobilise les États Membres contre la destruction et le commerce illicite de biens culturels spoliés pendant les conflits armés | Couverture des réunions & communiqués de presse. (s. d.). A l’adresse https://press.un.org/fr/2017/cs12764.doc.htm
Académies, C. (2006, novembre 16). La grande mosquée d’Al-Azhar. Canal Académies. https://www.canalacademies.com/emissions/focus-sur/la-grande-mosquee-dal-azhar
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