Septembre Noir : lorque le conflit israélo-palestinien s’exporte aux Jeux Olympiques
Février 2025, Article d’Oscar Baude
Introduction
Du lundi 5 au samedi 10 juin 1967 se déroule un des évènements majeurs du conflit israélo-palestinien : la Guerre des Six Jours. Suite à la victoire israélienne, l’Egypte, la Palestine et la Syrie se voient perdre une partie -voire la totalité dans le cas palestinien - de leur territoire. Si la lutte nationaliste arabe menée par Nasser s’affaiblit, la lutte palestinienne semble être la seule force capable de venger la cause arabe. De nombreux militants pour la libération de la Palestine sont ainsi accueillis en Jordanie, gouvernée par le roi Hussein. Cette lutte est organisée par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Celle-ci est dirigée dès 1969 par Yasser Arafat, l’un des fondateurs du Fatah, le principal groupe militant de l’OLP. Le deuxième groupe le plus puissant de cette organisation est le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dont le fondateur est Georges Habach. Le FPLP est marxiste-léniniste et accorde une grande importance à la lutte contre l’impérialisme, dans laquelle s’ancre la lutte palestinienne.
Habach est plus radical qu’Arafat. Son but n’est pas l’affirmation d’un Etat Palestinien mais la constitution d’un grand Etat arabe par la révolution. Il inclut ainsi dans sa lutte la volonté de contrôler la Jordanie. Suite à la Guerre des Six Jours, de nombreux camps de réfugiés palestiniens se sont formés en Jordanie. A l'intérieur de ceux-ci, les jeunes palestiniens sont formés par l’OLP à la guérilla dans le but de devenir des défenseurs héroïques de la cause palestinienne : des fedayins. La Jordanie devient alors le territoire abritant la lutte palestinienne. Ainsi, de nombreuses actions violentes sont menées chaque jour à l’encontre d'Israël par les militants palestiniens depuis la Jordanie. C’est pourquoi le territoire jordanien est sujet à des ripostes israéliennes ce qui va créer des tensions entre le gouvernement et l’OLP. De plus, Habach voit sa puissance augmenter dès 1970 et de nombreuses zones sont exclusivement contrôlées par les fedayins.
Septembre Noir : le conflit Jordanien
Dès la fin des années 1960, l’OLP se développe comme un réel “Etat dans l’Etat” et contrôle petit à petit certaines zones autour d’Amman, notamment des camps de réfugiés palestiniens. Cette emprise grandissante de l’OLP sur la Jordanie, devenue la base la plus importante de l’organisation palestinienne, inclut ainsi automatiquement le royaume Hachémite dans la dynamique de représailles israélo-palestiniennes. En effet, une grande partie des attaques palestiniennes provient alors de Jordanie. C’est ainsi sur ce territoire qu'ont lieu les représailles israéliennes. Cet engrenage amène le gouvernement jordanien à mettre en place des mesures afin de limiter les actions de l’OLP. Les tensions entre l’organisation palestinienne et le gouvernement jordanien s’intensifient jusqu’à l’instauration d’un climat belliqueux généralisé entre les deux entités.
Le FPLP manœuvre alors des actions violentes contre le pouvoir central jordanien dès 1970. En effet, le 9 juin 1970, le FPLP tente d’assassiner le roi Hussein, en vain. Cette tentative est renouvelée 3 mois plus tard, le 1er septembre, tout comme son échec. Ces actions ne visent pas seulement le roi de Jordanie, des civils sont aussi impactés. En effet, le FPLP est un précurseur du terrorisme international. Les raids palestiniens traditionnels causant la mort de nombreux fedayins sont jugés trop peu impactant par Habach. Il dirige ainsi de nombreuses actions violentes dont l’impact est international afin d’étendre la cause palestinienne au-delà du Proche-Orient.
“Nous pensons que tuer un juif loin d’un champ de bataille a plus d’effet que de tuer une centaine de juifs au combat. Parce que c’est ainsi que nous vous incitons à vous poser des questions. C’est ainsi que nous vous informons de notre tragédie.” Abou Iyad, chef de Septembre Noir [1].
Le FPLP est ainsi responsable de l’explosion du vol Zurich-Tel Aviv causant 47 morts le 21 février 1970. Il organise aussi des prises d'otages dans deux hôtels d’Amman. Celles-ci obtiennent alors le résultat escompté, et le roi Hussein accepte la démission de Nasser ben Jamil (“Commandant en chef de l’armée et oncle du roi”) et de Zaïd Ben Chaker (“chef de la troisième division blindée”). Comme prévu, ces événements sont relayés par la presse internationale. Cependant, l’image de la cause palestinienne se ternit et est très vite assimilée à une lutte exclusivement terroriste. Les tensions s’accroissent ainsi au sein de l’OLP et Yasser Arafat exclut le FPLP du commandement de l’organisation en 1971.
Ces attaques exacerbent la discorde entre le pouvoir central jordanien et le FLPL qui devient insoutenable durant le mois de septembre 1970, une période que l’on nomme Septembre Noir. Le spécialiste du monde arabe, Olivier Carré, distingue deux étapes de ce conflit. La première se déroule du 1 au 15 septembre. Elle concerne principalement des actions des fedayins du FPLP, en particulier des détournements d’avions. C’est le cas à l’aéroport de Dawson’s Field près de Zarka dans le désert jordanien où trois avions sont détournés, vidés et dynamités le 6 septembre. Cet acte est relayé par la presse internationale et des otages sont détenus durant plusieurs jours. Les actions du FPLP s’inscrivent ainsi dans une volonté de sensibiliser l’opinion publique internationale afin de bouleverser les rapports de force, au sein de la résistance palestinienne. La seconde étape, du 15 au 28 septembre, est liée aux représailles jordaniennes sur les fedayins palestiniens. Les affrontements se concentrent surtout à Amman et dans le nord du pays. Un cessez-le-feu est signé au Caire le 27 septembre entre le chef de l’OLP, Yasser Arafat, et le roi Hussein sous l’égide de Nasser, le chef d’Etat egyptien. C’est l’un des seuls moments où l’Egypte intervient lors des évènement de Septembre Noir. Malgré cet accord, la guerre continue. En quelques mois, les fedayins sont expulsés du territoire jordanien et l’OLP se réinstalle au Liban.
Septembre Noir : le groupe terroriste
Le groupe terroriste Septembre Noir naît de ces évènements. En effet, durant le mois de juillet 1971, certains fedayins souhaitent “venger les martyrs palestiniens de Jordanie” [2]. Ce groupe est très actif et revendique de nombreux attentats entre 1971 et 1981. Le 28 novembre 1971, le premier ministre jordanien Wasfi al-Tall est assassiné par Septembre Noir plus d’un an après sa nomination par Hussein. Il avait alors été nommé dans le but de réinstaurer l'ordre dans le pays et d’expulser les fedayins palestiniens, ce qui faisait de lui la première cible du groupe terroriste. Les actions du groupe sont très diverses : explosions d'hôtels, de pétroliers, de pipelines, tentatives d’assassinats, détournements d’avions. Ces actions sont ainsi souvent réalisées dans le but d’impacter des acteurs internationaux.
Munich
L’une des actions les plus médiatisées du groupe est la prise d'otages d’athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich en 1972. En effet, dans la nuit du 4 au 5 septembre, 8 membres de Septembre Noir s’infiltrent dans le village olympique et prennent en otage 11 athlètes israéliens. Deux d’entre eux, Moshe Weinberg et Yossef Romano, sont tués durant l’assaut. Les 9 survivants sont ligotés dans un des appartements de la délégation israélienne. Cette opération terroriste est menée dans le but de faire entendre, à l’occasion d’un événement international très médiatisé, des revendications précises. En effet, les assaillant exigent : “la libération des 234 Palestiniens détenus en Israël pour "actes de terrorisme", la libération par l'Allemagne fédérale de plusieurs terroristes d'extrême gauche, dont Andreas Baader et Ulrike Meinhof, et, dans l'immédiat, la mise à disposition de trois avions prêts à décoller pour Le Caire. En cas de rejet des exigences, les athlètes israéliens seront abattus.”[3].
Golda Meir, la première ministre israélienne, exprime très clairement son refus de négocier avec les assaillants et propose à l’Allemagne d’envoyer des forces spéciales israéliennes à Munich. Le gouvernement allemand refuse l’offre israélienne et prend en charge la crise. Avec le comité olympique, le ministre de l’intérieur allemand choisit de ne pas suspendre les Jeux afin de ne pas troubler les forces allemandes concentrées sur la crise. A la fin de la journée du 5 septembre, deux hélicoptères sont mobilisés afin d'escorter les terroristes vers l’aéroport de Fürstenfeldbruck. Le commando et ses otages y sont ainsi conduits dans le but de prendre un avion de la Lufthansa vers Le Caire. Sur le tarmac, une fusillade éclate. Au même moment, une conférence de presse est organisée par le porte-parole du gouvernement allemand. Il évoque la fusillade en cours et, en raison d’une erreur de communication entre les forces présentes à l’aéroport et le comité olympique, annonce la libération des otages. Or, ceux-ci étaient toujours entre les mains des terroristes. Pourtant, la fausse nouvelle est annoncée et les médias internationaux relaient l’information de la poursuite des Jeux. Pendant ce temps, un des hélicoptères prend feu suite à l’explosion d’une bombe au phosphore. Les 4 otages présents décèdent brûlés. Les 4 autres sont abattus dans le second hélicoptère. Est par la suite annoncée dans les médias le décès des 8 athlètes : David Mark Berger, Zeev Friedman, Yosef Gottfreund, Eliezaar Halfen, Amitzur Shapira, Kehat Schor, Mark Slavin, Andre Spitzer et Yakov Springer. Un policier allemand, Anton Fliegerbauer, meurt également.
Opération Vengeance
Si les Jeux Olympiques suivent leur cours dès le lendemain du drame, Israël est en deuil et sa population est traumatisée.
“Vingt-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, on assassine encore des Juifs, pieds et poings liés, sur la terre allemande !” [4] Golda Meir, Première ministre israélienne.
Golda Meir met en place la Commission X comprenant des agents du Mossad dont la mission est de venger les athlètes assassinés. C’est ce qu’évoque le général Aharon Yariv, conseiller de la première ministre pour la lutte contre le terrorisme : “Notre devoir est de venger le sang des victimes de Munich. Que les responsables de cette tuerie commencent à craindre pour leurs vies, qu'ils vivent désormais dans la peur perpétuelle, qu'ils déménagent et qu'ils consacrent le plus gros de leurs efforts à assurer leur propre sécurité. Ils auront ainsi moins de temps à consacrer au terrorisme contre Israël.” [5]. Aharon Yariv est ainsi à la tête de “l’Opération vengeance” nommée également “Opération Colère de Dieu” ou “Opération baïonnette”. Cette opération, exigée par Golda Meir, vise ainsi à éliminer tout responsable du massacre. C’est l’une des plus grandes opérations menées par des services secrets de l’Histoire. Le Mossad, et plus précisément l’unité Kidon dirigée par Michel Hariri, est ainsi chargé de mettre en œuvre ces directives. Si au départ, la décision d’étendre cette traque en dehors des frontières israélienne est questionnée, le détournement d’un avion de la Lufthansa le 29 octobre 1972 par des membres de Septembre Noir exigeant la libération des 3 assaillants de Munich détenus encourage le gouvernement israélien à lancer l’opération. Celle-ci se déploie ainsi au Proche-Orient, en Europe et en Afrique du Nord.
Une traque de 7 ans débute alors. Quelques semaines après les massacres, le Mossad abat un premier membre de Septembre Noir à Rome. Par la suite, entre décembre 1972 et juin 1973, quatre autres sont exécutés à Paris. Le 24 janvier 1973, un autre est éliminé à Chypre, tandis qu'en avril de la même année, trois Palestiniens liés à l’organisation sont tués à Beyrouth.
Enfin, le 22 janvier 1979, le principal organisateur du massacre surnommé “le Prince rouge”, Ali Hassan Salameh, est éliminé à Beyrouth par le Mossad.
La réaction israélienne ne se résume pas par cette opération. En effet, 4 jours après le massacre, des camps palestiniens du Liban sont bombardés par l’armée israélienne, Tsahal. On compte alors 14 morts et 31 blessés. Quelques jours plus tard, le 17 et 18 septembre, Tsahal est responsable d’une action militaire terrestre au Sud de Liban. Ce sont cette fois-ci 25 civils qui seront tués. Certains camps syriens seront également touchés.
Conclusion
Ainsi, le massacre de Munich est l’un des premiers actes de terrorismes international. Il s'inscrit dans la volonté de groupes radicaux revendiquant la libération de la Palestine de confronter la communauté internationale à leur cause.
Ces dynamiques prouvent la complexité du conflit israélo-palestinien qui prend de multiples formes dont celle du terrorisme “instrumental”, ce que Delphine Connes définit comme “un élément de menace et de négociation [qui] vise à obtenir un avantage précis”, un type de terrorisme qui s’exerce généralement à l’échelle transnationale. Par exemple, l’attentat rue de Rennes à Paris en 1986 s'inscrit par exemple dans cette dynamique.
Notes
[1] Notre Histoire. (2023, 14 novembre). Septembre noir, la déchirure palestinienne - Yasser Arafat - George Habache - Documentaire - AMP [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=kjuKs3pDbDk
[2] Carré, O. (1981). Septembre noir Refus arabe de la résistance palestinienne.
[3,4&5] Les vengeurs de Munich. (s. d.). lhistoire.fr. https://www.lhistoire.fr/les-vengeurs-de-munich
Bibliographie :
ARTE. (2024, 20 juin). Munich 1972 | Terrorisme (3/4) | ARTE [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=jcSMJIqOi1s
Blachez, O. (s. d.). Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). https://www.lesclesdumoyenorient.com/Front-populaire-de-liberation-de.html
Carré, O. (1981). Septembre noir Refus arabe de la résistance palestinienne.
Connes, D. (2024). Le terrorisme mondial. Cours.unjf.fr. https://cours.unjf.fr/repository/coursefilearea/file.php/205/Cours/09_item/indexI0.htm
Contributeurs aux projets Wikimedia. (2025, 6 janvier). Opération Colère de Dieu. https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Col%C3%A8re_de_Dieu
Contributeurs aux projets Wikimedia. (2025b, février 6). Septembre noir (1970-1971). https://fr.wikipedia.org/wiki/Septembre_noir_(1970-1971)
Koulechov, D. (2018) . Colère de Dieu. Dans Moutouh, H. et Poirot, J. (dir.), Dictionnaire du renseignement. ( p. 163 -165 ). Perrin. https://doi-org.scpo.idm.oclc.org/10.3917/perri.mouto.2018.01.0163.
Le Monde. (1978, 15 mars). Dix ans d’incursions et de représailles. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/archives/article/1978/03/16/dix-ans-d-incursions-et-de-represailles_2982931_1819218.html
Les vengeurs de Munich. (s. d.). lhistoire.fr. https://www.lhistoire.fr/les-vengeurs-de-munich
Notre Histoire. (2023, 14 novembre). Septembre noir, la déchirure palestinienne - Yasser Arafat - George Habache - Documentaire - AMP [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=kjuKs3pDbDk
Romeo, L. (s. d.-b). Septembre noir. https://www.lesclesdumoyenorient.com/Septembre-noir.html