Le défi citoyen : le Moyen-Orient face à la défaillance des services publics
Février 2025, Article de Aylen Tixier
Introduction
La citoyenneté : voilà le grand défi auquel est depuis bien longtemps confronté le Moyen-Orient, à l’heure où la réciprocité des droits et devoirs de la population envers l’État est profondément mise à mal. Dans le contexte précoce de guerre et d’effondrement étatique propre à la région, la notion de citoyenneté s'effiloche dangereusement dans la mesure où les citoyens échappent à l’autorité et à la protection de leur État. En Europe, où - pour reprendre la formule de Simone de Beauvoir - on ne naît pas citoyen mais on le devient, le concept de citoyen repose sur les termes stricts de droits et devoirs. Un citoyen jouit en effet de droits civiques et politiques tels que le droit de vote, de même qu’il est sommé d’accomplir des devoirs envers l'État comme le fait de payer des impôts ou de respecter les lois. Cette relation essentielle de réciprocité entre citoyen et État permet le maintien du principe démocratrique, en ce sens que le droit de suffrage permet au citoyen de décider et de participer à la vie de la cité. Rappelons à cet effet l'étymologie du mot citoyen : du latin civis, citoyen signifie “celui qui a droit de cité”, soit celui qui s’émancipe du rôle de simple spectateur pour embrasser un rôle pluriel, engagé et valorisé d’acteur politique.
De l’autre côté de la Méditerranée, le contexte politique et institutionnel diffère radicalement dans un Moyen-Orient affrontant bon nombre de conflits et de défaillances étatiques. Le Moyen-Orient abritant peu, voire aucune démocratie libérale, la définition de citoyenneté varie inexorablement dans des pays pour la plupart autoritaires. Bien qu’Israël soit encore aujourd’hui érigée par certains - tels que l’avocat et écrivain Alan Dershowitz - comme “la seule véritable démocratie” fonctionnelle de la région, cet article se concentrera majoritairement sur les pays du Golfe et leur fonctionnement monarchique ainsi que les pays de la région du Levant. Que cela soit l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, les Émirats Arabes Unis, le Koweït, Oman ou le Qatar, tous font partie de cette fameuse Ligue Arabe créée le 22 mars 1945 en Égypte, et ayant pour objectif de promouvoir la coopération politique et économique entre les puissances régionales. Courant 2025, il est prévu que le PIB total des pays du Golfe cumule 6 000 milliards de dollars. À cette grande richesse économique ne s’ajoute pourtant pas en complément une richesse politique pour la population qui se voit restreindre chaque année un peu plus ses droits les plus fondamentaux. Comment comprendre ainsi le sens des concepts de citoyen et de citoyenneté dans un Moyen-Orient marqué par l’autoritarisme et le despotisme ?
Violence étatique, corruption ou encore arbitraire judiciaire : à eux trois, ces phénomènes résument bien la situation gouvernementale des monarchies pétrolières du Golfe, mais également d’autres États tels que le Liban, l’Égypte, la Syrie, l’Iran ou l’Irak. Octroyant pour la plupart d’entre eux au confessionnalisme religieux et au rigorisme islamiste une place de choix dans leur politique interne et externe, la grande majorité de ces États attachent au concept de citoyen une méfiance notable, résultante notamment du colonialisme, de l’impérialisme et des rapports de domination instaurées pendant des décennies par l’Europe - ou plus généralement par l’Occident. La place du marché social et du marché de l’emploi peine ainsi à se politiser et à se revendiquer à l’heure où les relations entre les sociétés et les États sont soumises à une régulation constante et systématique.
Alors, parler de citoyenneté au Moyen-Orient : un discours dénudé de sens dans une région peinant à assumer ses devoirs politiques, sociaux et économiques envers sa population ?
Le Moyen-Orient et le concept de citoyenneté sociale
Parler de citoyenneté, c’est nécessairement parler d’État : que ce dernier soit autoritaire ou non, il n’en reste pas moins que c’est lui qui va donner le sens et la signification du concept de citoyen. Au Moyen-Orient, la citoyenneté est moins politique que sociale. En effet, des pays comme le Qatar, les Émirats Arabes Unis ou le Koweït disposent d’États providences figurant parmi les plus développés du monde. Assurant la protection sociale de la population au travers de leur politique de financement des retraites, des congés maternité ou des allocations familiales, ces États providences choisissent plutôt de développer les droits sociaux et de réduire en échange les droits politiques. Ainsi, la citoyenneté est interprétée au Moyen-Orient comme une condition marquée par la limitation de l’activité politique et par la reproduction de l’ordre social. La spécialiste du Moyen-Orient Laurence Louër révèle notamment dans un article intitulé Au-delà du paradigme de l’État rentier. Citoyenneté sociale dans les monarchies du golfe le lien entre protection sociale et politique de l’emploi. Elle explique en effet : “ Une des spécificités de l’État-providence dans les pays du Golfe tient à la manière dont celui-ci articule travail et protection sociale. En effet, le système se fonde sur un régime d’emploi particulier, caractérisé par une segmentation rigide du marché du travail entre les étrangers et les nationaux, dans un contexte où l’écrasante majorité de la population active est composée de travailleurs immigrés. Dans certains pays (le Koweït, le Bahreïn, le Qatar et les Émirats arabes unis), ces derniers constituent également la majorité de la population. La présence de ces étrangers est gérée par la kafala, une institution qui est aussi un instrument de régulation du marché du travail dans un contexte de fort enchevêtrement des politiques de l’emploi et de l’immigration. Souvent traduite par « sponsorisation », la kafala est un programme de main-d’œuvre temporaire. Il encourage les contrats courts ainsi qu’une rotation élevée de la main-d'œuvre. La kafala restreint également l’accès aux droits sociaux et à la naturalisation pour les étrangers. Elle renforce par ailleurs la segmentation du marché du travail entre nationaux et immigrés en limitant fortement la mobilité de ces derniers. Ainsi, si les nationaux peuvent se comporter en agents libres sur le marché du travail, les étrangers doivent disposer d’un « garant » (un kafil) [1]. De fait, le concept de citoyenneté sociale dans ces pays permet d’assurer la priorité nationale aux travailleurs originaires des monarchies. Il vise dans le même temps à instaurer des politiques économiques et industrielles protectionnistes, c'est-à-dire à protéger l’économie nationale face à la concurrence étrangère au travers de mesures tarifaires. À cela s’ajoute un contrôle autoritaire de la migration pour mieux assurer les politiques de privilèges et de sécurité de l’emploi. L’autoritarisme de ce contrôle est lui aussi bien particulier : en effet, les travailleurs immigrés ne bénéficient que de bien peu de droits. Il leur est par exemple dans bien des cas impossible de choisir leur logement, leur domaine de travail, le montant de leur assurance et les garanties du chômage. Nous pouvons finalement mentionner les conditions de travail et de vie extrêmement précaires des travailleurs non qualifiés, qui se voient le plus souvent confisquer leur passeport. Il va sans dire que le concept de citoyenneté est pour eux dénué de sens dans un contexte où la violation de leurs droits fondamentaux est normalisée.
Défaillance des services publics et enjeu de la justice dans la région du Levant (Syrie, Liban, Palestine, Egypte, Jordanie)
Depuis de nombreuses années, la région du Levant se fait le théâtre d’affrontements sanglants mettant à mal la légitimité et l’autorité de certains États. Nous pouvons ainsi citer le Liban, pays où l’État est considéré comme “failli”, c'est-à-dire quand l’État n’est plus en mesure d’assurer ses fonctions essentielles en matière de sécurité, de santé, d’éducation, d’emploi, etc. L'effondrement de l’État libanais ne date pas d’aujourd’hui : dès la fin de la guerre civile en 1975, le pays fait face à une crise de son système financier et institutionnel. Les autorités nationales échouent à maintenir le fonctionnement normal des institutions étatiques, de même que l’ordre public et le respect de la loi ne sont plus assurés. L’autorité territoriale et politique est, de plus, écartelée entre les forces libanaises, les milites chiites comme le Hezbollah et le parti socialiste progressiste. Surtout, l’État libanais se voit incapable de répondre aux besoins vitaux de la population et à son désir d’accéder aux services publiques. Les réserves de nourriture et le système de distribution d’eau sont profondément insuffisants dans un pays où le déficit s’élève à plus de 9 milliards de dollars par an. Les demandes citoyennes et populaires d’accès à la santé, à l’éducation, au logement et au transport sont submergées par le nombre de réfugiés syriens (1,5 millions de Syriens depuis 2011) dans le pays, et qui augmentent la pression sur les ressources naturelles du pays. Par conséquent, la demande est beaucoup plus élevée que l’offre en matière de services publics, et cela ne va pas en s’arrangeant avec l’invasion israélienne du pays. Le contrat citoyen est quotidiennement délaissé.
En Jordanie également, l’État ne peut - par manque de moyens financiers, matériels et humains - fournir assez d’eau à sa population ; phénomène aggravé par la crise climatique et l'assèchement des sols. Pays le plus soumis au stress hydrique dans le monde, la Jordanie s’est ainsi transformée en un pays incitant par défaut à la criminalisation des activités citoyennes. C’est dans cette perspective que plusieurs marchés illégaux d’eau se sont formés grâce à des initiatives citoyennes. Sans aucune formation ni autorisation, des Jordaniens entrent dans la criminalité en exploitant et distribuant par camions de l’eau prélevée sans permis dans des puits privés. Face à l’incapacité de l’État d’assurer l’accès de sa population aux besoins les plus élémentaires, il va sans dire que le concept de citoyenneté perd peu à peu son sens dans une Jordanie inapte à répondre au contrat social à la base de sa société. L’historien Dominique Avon met dans cette optique au jour les difficultés rencontrées par les pays du Levant comme l’Égypte : un gouvernement miné par “une corruption endémique qui touche toutes les strates de la sociétés”, les “entraves aux libertés individuelles”, le “plus faible taux au monde de participation des femmes à la vie publique”, une “dégradation généralisée des conditions de l’enseignement du fait de la croissance démographique et de blocages internes” [2] ; le tout s’ajoutant aux profondes inégalités économiques entre les puissances régionales : en 2011, le PIB par habitant est de 90 500 $/ hab au Qatar, de 20 500 $/hab en Arabie Saoudite, de 9 150 $/hab au Liban, de 3 000 $/hab en Syrie et de 3 200 $/hab en Égypte. Dans ce contexte de variabilité économique aggravée par les conflits actuels, les services publics se retrouvent ainsi difficilement assurés.
Au Moyen-Orient, il est impossible de parler de citoyenneté sans parler de religion - et intrinsèquement de justice. Les États politico-religieux qui constituent le Moyen-Orient entretiennent des politiques de citoyenneté relativement différentes, à l’heure où la question des minorités confessionnelles fait encore débat. Naël Georges, chercheur sur les droits de l’homme et le dialogue interreligieux à l’université de Genève, affirme notamment que la représentation et le respect des citoyens sont régulièrement bafoués en raison de l’absence de liberté religieuse caractéristique à la région. Pourtant, plusieurs pays du Moyen-Orient tels que l’Arabie Saoudite, le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Égypte ont grandement contribué à la rédaction de la fameuse Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée en 1948. Malgré cette participation, les États musulmans ont rejeté les articles 16, 18 et 26 - c’est à dire les articles garantissant respectivement la traite du mariage sans discrimination et la liberté religieuse. Selon Naël Georges, la primordialité accordée à la religion est précisément ce qui nuit au principe de citoyenneté et viole les libertés ainsi que les droits propres au citoyen. Il explique ainsi : “ Les États islamiques ont adopté des déclarations au nom d'un certain particularisme, d'une certaine identité culturelle. Il faut toutefois rappeler que les valeurs universelles des droits de l'homme, comme leur nom l'indique, doivent s'appliquer partout dans le monde. On peut citer la déclaration de Dacca sur les droits de l'homme en islam, en 1983, ou la déclaration du Caire sur les droits de l'homme en islam de 1990, dont l'article 22, qui concerne la liberté d'expression, indique clairement que celle-ci n'est garantie que « dans les limites de la charia ». La législation, dans la plupart des États du Moyen-Orient, n'est pas inspirée de la religion, mais son influence touche deux aspects. La majorité de ces États affirment clairement dans la Constitution que l'islam constitue la religion de l'État, et que la charia est la source principale de la législation. Ceci porte bien évidemment atteinte aux droits socio-politiques des autres communautés religieuses. Par exemple, l'article 3 de la Constitution syrienne de 2012, comme celle de 1973, proclame que la religion du chef de l'État doit être l'islam, violant le principe de la neutralité de l'État en matière religieuse. Dans l'appareil juridique et législatif, l'influence de la religion apparaît surtout dans les affaires relatives au droit de la famille - mariage, divorce, garde d'enfant. Les musulmans ont leur propre code, ainsi que les chrétiens et les Druzes. Ces codes sont à l'origine des tensions du fait de la discrimination contre les non-musulmans, certaines lois s'appliquant en fonction de l'appartenance confessionnelle des citoyens” [3] .
Les inégalités entre les citoyens se creusent selon le statut accordé à leur religion. En Égypte par exemple, seuls les musulmans peuvent accéder à des postes prestigieux. Les chrétiens sont forcés de se convertir et leur témoignage est bien souvent jugé irrecevable dans les tribunaux. L’athéisme n’existant pas, tout dissident religieux (militant chrétien copte par exemple) est menacé de prison, de séparation forcée avec sa famille, voire même de mort. Pour cette raison - celle de l’absence de liberté et de justice - le concept de citoyenneté ne provoque que des inégalités grandissantes dans un contexte où les minorités religieuses sont traitées et considérées comme des “citoyens de seconde zone”. Le concept de citoyenneté sociale, propre aux monarchies du Golfe, se vide de sens dans la mesure où l’égalité entre groupes minoritaires n’existe pas.
Cependant, cela est sans compter sur l’incroyable mobilisation de la société civile qui se bat chaque jour pour l’instauration d’une citoyenneté de droits garantissant, entre autres, la liberté de conscience et luttant contre l’impunité des gouvernements.
Résister et s’inventer : émergence de la notion d’alter-citoyenneté
L’émergence et la prolifération de citoyenneté alternative et innovante ne datent pas d’aujourd’hui : depuis plus d’une décennie, des résistances populaires s’organisent pour faire face à la défaillance politique, économique et sociale d’États enlisés dans une violence elle aussi multiforme. Motivées par un puissant besoin d’autonomie, ces alter-citoyennetés s’expriment au travers de la création “d’économie de résistance ou de solidarité” ou encore au travers de projets “d’écologie sociale”.
Dans un rapport de l’Agence nationale de la recherche intitulé Alter-citoyens au Moyen-Orient. Inventer les résistances en temps de violence – IMAGIN-E, le rôle de ces alternatives ainsi que ce qu’elles représentent pour la société est précisé : “Contrairement aux mobilisations et aux mouvements sociaux jusqu’ici étudiés au Moyen-Orient, ces engagements alternatifs ne destinent pas leurs revendications aux gouvernants et aux organisations politiques instituées. Ils sont avant tout pragmatiques et mobilisent par des pratiques productives et entrepreneuriales, dans une perspective d’autonomie. Ils se concentrent sur la restauration de formes localisées de souveraineté et sur le développement de solidarités et de réseaux horizontaux, entre pair·es, au niveau des citoyen·nes, ici et maintenant”.
Car en effet, les voies de la citoyenneté ne sont pas uniques mais bien multiples : à l’heure où certains saisissent à pleine main le contrat social qui les lie avec leur État, émergent d’autres manières d’être et de se faire citoyen. Cela incite à un renouvellement direct sur la réflexion apportée au concept de souveraineté dans un contexte de conflits sanglants au Moyen-Orient. Ces pratiques d’alter-citoyenneté encouragent la remise en question de la hiérarchie et de l’organisation du pouvoir dans une volonté populaire d’autogestion et, parallèlement, d’autodétermination. Ainsi, des projets citoyens s’inscrivant dans des pratiques d’écologie sociale naissent au Liban par le biais d’écoles locales qui décident de s’engager pour la planète. En 2020 par exemple, l’Université Notre-Dame de Louaizé située à Zouk Mosbeh au Liban a instauré un partenariat avec e-Ecosolutions, une société spécialisée dans les transitions au développement durable. Des centaines d’étudiants ont assisté à la mise en place d’un pacte vert destiné à sensibiliser la population libanaise au changement climatique et aux solutions énergétiques et écologiques pour y répondre. Ce projet écologique a également contribué au renforcement des liens sociaux entre étudiants, mais aussi entre étudiants et institutions telles que l’école et le monde de l’entreprise. C'est dans cette mesure qu’il est possible de parler d'écologie sociale puisque l’action environnementale est habilement combinée avec des systèmes d’apprentissage collectif organisés autour d’activités comme le recyclage ou la préservation de l’eau.
Dans une optique similaire, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont des régions importantes en termes de promotion d’économie sociale et solidaire, notamment en Égypte, au Maroc, en Jordanie, au Liban et en Palestine. L’économie sociale et solidaire, généralement surnommée ESS, permet une ouverture citoyenne conséquente sur le marché de l’emploi et sur l’engagement des femmes. Comme le met notamment en lumière l’article
Promouvoir l’économie sociale et solidaire dans la région MENA : enjeux et contraintes écrit par Philippe Adair, Vladimir Hlasny, Mariem Omrani et Kareem Sharabi Rosshandler, “ L’ESS a un certain nombre d’impacts positifs sur les économies de la région MENA. Tout d’abord, l’ESS contribue à la formalisation de la main-d’œuvre, décrite comme offrant aux groupes vulnérables une « dynamique de transition vers l’économie formelle ». Les ESS – en particulier les coopératives – peuvent aider à formaliser les travailleurs en leur fournissant des contrats et en les regroupant en unités qui peuvent tirer parti de leurs capacités et ressources collectives. En Tunisie, par exemple, jusqu’à 70 % des emplois de l’ESS pourraient être permanents, structurés et couverts par la sécurité sociale. L’impact de l’ESS est particulièrement fort dans les zones rurales, où les travailleurs sont souvent coincés entre le travail informel et les emplois du secteur public. Les activités de l’ESS présentent également des avantages économiques à long terme, tels que l’encouragement d’une meilleure organisation, de meilleurs rendements d’échelle et une plus grande intégration de la chaîne de valeur. De manière assez significative, les ESS intègrent également les femmes dans la main-d’œuvre. Au Maroc, 14 % des coopératives ont un mandat centré sur les femmes. Les femmes sont également représentées par des ESS non mixtes. Au Maroc, au moins 42 % des ESS seraient dirigées par des femmes” [4].
Malheureusement, les ESS font face à un manque de financement extrêmement pénalisant, et plus particulièrement pour les femmes qui peinent ainsi à assurer la permanence de cette activité économique alternative.
Le pouvoir d’engagement citoyen rendu possible par le domaine de l’économie atteint par ailleurs son paroxysme en Palestine, où les Israéliens tentent par tous les moyens de détruire l’autonomie locale de la population. Que cela soit en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza, une véritable économie de résistance s’est formée en réponse à la volonté de colonisation de l’État Israélien. Riche de sa terre, de son eau et de sa main-d’œuvre, la Palestine est convoitée mais tente de repousser les stratégies de colonisation au travers de son agriculture et ainsi, de sa souveraineté alimentaire. Fathi Nimer, chargé de mission de l’organisation d'Al-Shabaka pour la Palestine, révèle ainsi : “Comprise comme une forme d’organisation populaire permettant aux institutions et aux activités économiques de servir les objectifs politiques de la lutte palestinienne, la notion d’économie de résistance a émergé au cours des premières décennies de la lutte pour la libération et est ensuite devenue un pilier central de la première Intifada”.
Confrontés à l’absence de leur État, les Palestiniens résistent à l’avancée des colons israéliens par la cultivation de leurs terres. Les agriculteurs palestiniens, bien que affaiblis à la suite de la Nakba en 1948, ont bien compris le lien entre économie et politique : la cultivation et la protection des terres palestiniennes a suscité un profond engagement citoyen en termes de solidarité collective, rejetant ainsi la condition coloniale.
Fathi Nimer explique ainsi : “ Les « jardins de la victoire » de la première Intifada en sont un exemple. Ces jardins étaient des initiatives locales des ménages et des quartiers. Des coopératives, telles que « L’Abri de jardin », ont également vu le jour au cours de cette période. Basée à Beit Sahour, l’Abri fournissait des semences, des outils et des insecticides à prix coûtant aux Palestiniens des zones environnantes. Grâce à ces projets et à d’autres projets similaires, on estime que plus de 500 000 arbres ont été plantés en Palestine entre 1987 et 1989. À l’époque, Yitzhak Rabin était tellement exaspéré par ces efforts qu’il a donné l’ordre à l’armée d’imposer des couvre-feux aux villages palestiniens pendant les périodes de récolte, pour que leurs cultures pourrissent dans les champs”.
Par le biais de l’agriculture, les Palestiniens oeuvrent en faveur de la souveraineté alimentaire de leur peuple ; phénomène s’exerçant en l’absence d’un État palestinien. Définie comme étant “le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée, produite par des méthodes écologiquement saines et durables, et leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles”, la souveraineté alimentaire renforce la cohésion populaire en rendant les villages palestiniens plus résistants à l’embargo et à la fermeture de leur communauté par les colons. Ces pratiques d’alter-citoyenneté, qui se focalisent sur la nature et les ressources locales, rendent les projets palestiniens davantage durables et autonomes face à la mondialisation industrielle et alimentaire. Ici, le défi citoyen est directement assumé, modelé et revendiqué par le peuple qui choisit lui-même de restaurer l’ordre social et économique de leur société.
Conclusion
Ainsi, le concept de citoyenneté détonne au Moyen-Orient par son ambiguïté et les inégalités qu’il suscite entre individus résidant bien souvent dans le même pays, mais bénéficiant de privilèges radicalement différents. Que cela soit au travers de la notion de citoyenneté sociale propre aux monarchies du Golfe ou bien au travers de l’injustice de traitement citoyen occasionné par la religion et l’absence de liberté, être et se faire citoyen au Moyen-Orient n’est pas moins une fatalité qu’une promesse d’avenir pour des individus capables de s'approprier le pouvoir de souveraineté populaire au travers de pratiques innovantes, résistantes et indépendantes d’alter-citoyenneté.
Notes :
[1] Au-delà du paradigme de l’État rentier. Citoyenneté sociale dans les monarchies du Golfe | Sciences Po CERI. (2021, 12 janvier). Consulté à l’adresse https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/dossiersduceri/au-dela-du-paradigme-de-l-etat-rentier-citoyennete-sociale-dans-les-monarchies-du-golfe
[2] Le Proche et le Moyen-Orient de 1918 à nos jours - Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie. (2015b, novembre 15). Consulté à l’adresse https://www.aphg.fr/Le-Proche-et-le-Moyen-Orient-de-1918-a-nos-jours
[3] Citoyenneté et justice : un défi pour le Moyen-Orient - Quels enseignements pour l’avenir de l’Irak ? - Sénat. (s. d.-b). Consulté à l’adresse https://www.senat.fr/ga/ga150/ga1501.html
[4] Promouvoir l’économie sociale et solidaire dans la région MENA ; : enjeux et contraintes. (s. d.). Consulté à l’adresse https://documentation.insp.gouv.fr/insp/doc/CAIRN/_b64_b2FpLWNhaXJuLmluZm8tTUFDSFJfMjUwXzAxNDk%3D/promouvoir-l-economie-sociale-et-solidaire-dans-la-region-mena-nbsp-enjeux-et-contraintes?_lg=fr-FR
Bibliographie :
Kapeliouk, A. (1984, 1 mars). Palestine : une économie de résistance en Cisjordanie et à Gaza. Le Monde Diplomatique. Consulté à l’adresse https://www.monde-diplomatique.fr
Promouvoir l’économie sociale et solidaire dans la région MENA ; : enjeux et contraintes. (s. d.). Consulté à l’adresse https://documentation.insp.gouv.fr/insp/doc/CAIRN/_b64_b2FpLWNhaXJuLmluZm8tTUFDSFJfMjUwXzAxNDk%3D/promouvoir-l-economie-sociale-et-solidaire-dans-la-region-mena-nbsp-enjeux-et-contraintes?_lg=fr-FR
Alternatives citoyennes et économiques au Moyen-Orient. De l’innovation sociale en temps de conflit | Sciences Po CERI. (s. d.). Consulté à l’adresse https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/alternatives-citoyennes-et-economiques-au-moyen-orient-de-l-innovation-sociale-en-temps-de-c
Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. (s. d.). La lutte contre l’impunité, l’une des conditions pour une paix durable en Syrie. Consulté à l’adresse https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/syrie/la-lutte-contre-l-impunite-l-une-des-conditions-pour-une-paix-durable-en-syrie/
Klassert, C., & Talozi, S. (s. d.). Climate crisis sees rise in illegal water markets in the Middle East. Consulté à l’adresse https://theconversation.com/climate-crisis-sees-rise-in-illegal-water-markets-in-the-middle-east-220590
Le Proche et le Moyen-Orient de 1918 à nos jours - Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie. (2015, 15 novembre). Consulté à l’adresse https://www.aphg.fr/Le-Proche-et-le-Moyen-Orient-de-1918-a-nos-jours
Alter-citoyens au Moyen-Orient. Inventer les résistances en temps de violence | ANR. (s. d.). Consulté à l’adresse https://anr.fr/Projet-ANR-21-CE41-0007
Au-delà du paradigme de l’État rentier. Citoyenneté sociale dans les monarchies du Golfe | Sciences Po CERI. (2021, 12 janvier). Consulté à l’adresse https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/dossiersduceri/au-dela-du-paradigme-de-l-etat-rentier-citoyennete-sociale-dans-les-monarchies-du-golfe
Citoyenneté et justice : un défi pour le Moyen-Orient - Quels enseignements pour l’avenir de l’Irak ? - Sénat. (s. d.). Consulté à l’adresse https://www.senat.fr/ga/ga150/ga1501.html
La souveraineté alimentaire dans une économie palestinienne de résistance. (s. d.). Consulté à l’adresse https://www.france-palestine.org/La-souverainete-alimentaire-dans-une-economie-palestinienne-de-resistance