Reconstruire le Liban : Entre héritage du passé et espoirs de l’avenir

Février 2025, Article de Elia Razouk

« Aujourd'hui commence une nouvelle ère dans l'histoire du Liban », a affirmé Joseph Aoun, le nouveau Président de la République libanaise.
Aujourd'hui, on assiste à la reconstruction de Beyrouth pour une huitième fois. L’explosion du port en 2020 puis les attaques israéliennes visant les banlieues beyrouthines en 2024, ont laissé sur leur chemin des dégâts significatifs. Toutefois, les Libanais, animés par une résilience remarquable, ne perdent pas espoir face à ces épreuves successives. La volonté populaire et la pression étrangère ont enfin permis la reprise de la vie politique dans le pays, après deux années d'arrêt total, marquées par une triple crise. L’espoir d’une reconstruction du Liban peut-elle être envisagée aujourd'hui, malgré les empreintes laissées par son passé ?


I. Un âge d’or : Le Liban avant les crises


Une politique en essor

Après l'accord secret « Sykes-Picot », prévoyant le partage de l'empire ottoman, la Société Des Nation (SDN), ancêtre de l’ONU, confie à la France le mandat sur le Liban et la Syrie le 28 avril 1920. La France s'intéresse particulièrement aux chrétiens d’Orient, une cause pour laquelle elle s'engage dès François Ier et qu'elle poursuit même sous le règne de Napoléon III. C’est ainsi que quelques mois après, en septembre, le général Gouraud proclame alors le l’Etat du Grand Liban, marquant le début de l’émergence d’un État moderne. Ces avancées se perpétuent également sur le plan politique avec la création d’une première Constitution en mai 1926. Elle se distingue par la reconnaissance des nombreuses confessions qui jalonnent le pays mais aussi par le partage du pouvoir entre ces dernières afin d’aboutir à une équité politique et éviter les tensions entre les différentes communautés religieuses. Ce texte constitutionnel instaure un régime parlementaire, initialement bicaméral, mais qui devient monocaméral après l'abolition du Sénat en 1927. La République libanaise tient dorénavant des institutions politiques républicaines et de plus en plus modernes, calquées sur un modèle français.

La crainte d’effondrement du système politique libanais qui se développe nettement, mène à l’adoption d’un Pacte National en 1943, entre les chrétiens et les musulmans. Le but de cet accord non-écrit, est tout d'abord de reconnaître l'indépendance de l’État libanais du mandat de domination français, notamment après la proclamation d'indépendance du 22 novembre 1943. Par ailleurs, le Président Béchara el-Khoury et le Premier ministre Riad El-Solh veillent à garantir une stabilité nécessaire en établissant l'équilibre confessionnel entre les communautés sur le plan politique. Les hautes fonctions de l'État sont réparties entre les différentes confessions: plus une communauté pèse sur le plan démographique [1], plus elle occupe une position élevée dans la hiérarchie politique. Cette coutume politique attribue la présidence de la République aux Maronites, celle du Conseil des ministres aux Sunnites, tandis que les Chiites se voient confier la présidence de la Chambre des députés. Ce Pacte est « avant tout une métaphore vive du vivre-ensemble entre chrétiens et musulmans au Liban, et représente ainsi un acquis politique. » selon Bassem Rai [2].

La période post-indépendance est marquée par un esprit d’ambition et de reconstruction. L’homme politique et philosophe libanais, Michel Chiha joue un rôle clé en façonnant une vision libérale et humaniste du pays, prônant une économie ouverte et la liberté comme fondement du développement libanais. Sous les présidences de Béchara el-Khoury et Camille Chamoun, cette vision guide les politiques économiques et publiques du pays. Puis l’arrivée de Fouad Chéhab en 1958 marque un tournant avec des réformes administratives et sociales visant à moderniser l’État et réduire les inégalités, grâce à la prospérité économique atteinte lors des années 1940-1950 [3]. Le pays du Cèdre maintient toujours sa position comme carrefour essentiel entre l'Orient et l'Occident. Il figure parmi les membres fondateurs de la Ligue arabe, établie le 22 mars 1945, ainsi que de l’Organisation des Nations unies, créée le 26 juin 1945.

Durant la présidence de Chéhab, le Liban se caractérise par une politique et une diplomatie neutre, pour stabiliser le pays après la crise de 1958 [4]. Il renforce alors ses relations avec le monde arabe, notamment avec Nasser.

Au cours des années 1960, le Liban connaît une période de prospérité marquée par une monnaie forte et une économie dynamique, faisant de lui l'un des pôles économiques les plus florissants de la région. Sous le mandat de Chéhab, des réformes de grands travaux transforment le pays. Beyrouth devient un centre intellectuel, politique et commercial majeur, abritant de nombreuses écoles, universités, et centres culturels internationaux.


Une économie florissante

La période post-indépendance est marquée par l’essor du libéralisme économique. Inspiré par la Suisse, le Parlement libanais adopte une loi en 1956 sur le secret bancaire, proposée par Raymond Eddé et signée par le président Camille Chamoun. Cette législation transforme le Liban en un centre financier majeur, qui attire des capitaux locaux et étrangers, notamment ceux des élites arabes fuyant les nationalisations et les régimes socialistes. Le pays se développe économiquement et devient alors l’un des plus solides financièrement. De plus, les années 1950 et 1960, sont marquées par une forte tertiarisation de l’économie libanaise et le développement de Beyrouth en tant que hub financier régional. La libre circulation des capitaux dans le système bancaire libanais attire les acteurs économiques arabes, faisant du pays une « Banque des Arabes » qui bénéficie de l’afflux de fonds liés au pétrole et d’investissements étrangers. Entre 1950 et 1961, les dépôts bancaires augmentent de 467 %, et le nombre de banques passe de 31 en 1955 à 72 en 1968 [5]. En 1991, le PIB connaît une hausse inédite de 49,45 % par rapport à l’année précédente selon l’École de politique appliquée.

Par ailleurs, la diaspora joue un rôle crucial dans le développement de l’économie libanaise. Entre 1945 et 1976, l’émigration libanaise s’accélère, passant de 3 000 départs annuels à 10 000. En 1960, on estime à 1,2 million le nombre de Libanais vivant à l’étranger, soit presque autant que la population résidente (1,5 million). Ce phénomène renforce les liens communautaires et l’influence de la diaspora sur le pays. Les envois d’argent des émigrés constituent une ressource essentielle pour stimuler et développer l’économie nationale, favorisant son intégration au marché mondial.

Le port de Beyrouth devient le principal du Moyen-Orient. La capitale est également dotée d'un aéroport moderne qui accueille de nombreuses compagnies aériennes arabes et internationales. En plus de son large réseau de banques nationales et internationales, la ville s'est également démarquée par sa bourse (BSE), fondée en 1920, la première dans le monde arabe. Dans les années 1960, Beyrouth s'affirme comme un centre économique, intellectuel et culturel majeur, surnommé la « Suisse du Moyen-Orient ».

Une ouverture culturelle au monde

Dans les années 1950 et 1960, Beyrouth connaît un véritable âge d’or culturel et musical. Le festival de Baalbek est lancé en 1956, marquant un tournant pour la scène artistique. Les frères Rahbani apportent un souffle nouveau à la musique libanaise, tandis que des figures emblématiques comme Sabah et Fairouz captivent le public. Dans les cabarets de la Corniche, les influences pop, rock et psychédéliques gagnent en popularité, façonnant une époque musicale inoubliable [6]. Fairouz est aujourd'hui reconnue comme « la plus grande star arabe de tous les temps ». Son style unique mêle harmonieusement les musiques traditionnelles du Moyen-Orient avec des influences musicales occidentales, faisant ainsi son succès international.

Beyrouth devient un centre intellectuel, politique, commercial et financier. La ville héberge une multitude d'établissements éducatifs prestigieux notamment les établissements scolaires français, devenant également un centre universitaire important du Moyen-Orient avec des institutions comme l’Université libanaise, l’Université américaine, l’Université Saint-Joseph et l’Université arabe. Plusieurs centres culturels, tant locaux qu’internationaux, y ont vu le jour, notamment le Cénacle libanais (créé par Michel Asmar en 1946), la Maison d’art et de littérature (fondée par Janin Rbeiz en 1967), le musée national de Beyrouth (inauguré en 1942), ainsi que des centres britanniques, français, italiens. En outre, la capitale abritait un grand nombre d'hôtels de qualité et plus de 1400 établissements de restauration, de cafés et de bars [7].

La presse connaît également une expansion, adoptant une dimension plus internationale, illustrée par la création du journal L’Orient-Le Jour le 15 juin 1971, résultat de la fusion de deux journaux, L'Orient et Le Jour, et qui devient le seul quotidien libanais publié en français. En effet, « L'Orient-Le Jour défend depuis sa création les mêmes valeurs démocratiques, le pluralisme, l'ouverture vers l'autre et le dialogue des cultures et des religions.» [8].

Le Liban attire des touristes du monde entier, séduits non seulement par sa culture et sa gastronomie riches, mais aussi par son histoire fascinante. Par exemple, Byblos, l'une des plus anciennes villes du monde, accueille chaque année des milliers de visiteurs.

II. Une période sombre : Le Liban face aux défis du XXe siècle

Le début des tensions

Le pays du Cèdre, souvent perçu comme un modèle de coexistence multiconfessionnelle, voit son équilibre fragilisé dans les années 1950 avec la montée des nationalismes arabes et l’afflux de réfugiés palestiniens. Les tensions entre chrétiens et musulmans s’exacerbent, mettant en péril la stabilité du pays.

Malgré les efforts pour éviter l’émergence de conflit, une première guerre civile éclate en 1958 suite au projet d'unification du monde arabe du président égyptien Nasser. En septembre 1958, le coup d'État manqué et l’assassinat d’un journaliste proche des Phalangistes (Kataëb)[9] précipitent le pays dans une crise politique et un conflit violent opposant l’armée aux insurgés.

Quelques années plus tard, un tournant décisif survient avec la signature des accords du Caire, le 3 novembre 1969 dans la capitale égyptienne. Négociés entre Yasser Arafat et le commandant en chef de l’armée libanaise, Émile Boustany, ces accords légitiment la présence des fedayins palestiniens dans les camps du sud du Liban. L’accord donne un statut quasi-autonome à l’OLP dans le sud du Liban. Rapidement, cette situation divise profondément la scène libanaise : le Mouvement National Libanais voit dans l’OLP un allié stratégique, tandis que les Phalangistes ( Kataëb) et les Forces libanaises [10] dénoncent une menace à la souveraineté nationale. Dans une interview avec Radio France, Ghassan Salamé souligne que cette période correspond à « la naissance du Fatah-land, qui était la première violation de la souveraineté du Liban, concédée dans un moment de faiblesse.» Ces dissensions nationales attisent les tensions et préparent le terrain à l’explosion de la guerre civile en 1975.

La guerre civile (1975-1990)

La guerre civile libanaise éclate le 13 avril 1975 avec l’attaque d’un bus palestinien à Beyrouth, marquant le début de quinze années de conflit aux enjeux à la fois nationaux et régionaux. Le Liban voit sa stabilité menacée par la présence croissante des réfugiés palestiniens, renforcée par les accords du Caire de 1969 et l’expulsion de l’OLP de Jordanie en 1970.

Avec le début de la guerre civile, Beyrouth se retrouve divisée en deux zones antagonistes : à l’ouest, les Palestiniens et les forces islamo-progressistes [11], et à l’est, les chrétiens maronites, pro-israéliens et isolationnistes. Pourtant, des camps de réfugiés palestiniens subsistent à l’est, notamment dans la Quarantaine, un bidonville abritant aussi des Kurdes, sur la colline du Thym (Tel-al-Zaatar).

La situation bascule avec la destruction de la Quarantaine le 12 août 1976 qui conduit à des milliers de morts palestiniens. Le massacre de Tel-al-Zaatar, marquant une escalade où les civils deviennent des cibles directes. Face au chaos, le président libanais fait appel à la Syrie, qui intervient militairement pour soutenir les milices chrétiennes et « restaurer l’ordre », amorçant une occupation qui durera près de trente ans.

En 1982, alors que l’armée israélienne envahit le Liban, Yasser Arafat, et plus de 10 000 fedayins sont contraints d'évacuer Beyrouth sous la protection d’une Force multinationale. Le 14 septembre, l’assassinat du président Bachir Gemayel déclenche une vague de représailles brutales de la part de ses partisans. Ignorant les engagements internationaux pris avec la France et les États-Unis, ils laissent les miliciens investir les camps palestiniens de Sabra et Chatila le 18 septembre, où un massacre se déroule sur trois jours sans l’intervention de l’armée israélienne. Le nombre de victimes reste incertain : les estimations varient de 800 à plusieurs milliers. Israël impose à Amine Gemayel, successeur de Bachir Gemayel, un traité de paix en mai 1983, si défavorable au Liban qu’il suscite même la consternation au sein du camp phalangiste.

Cette guerre civile laisse le Liban (économie, infrastructures et villes) dans une situation très difficile. La volonté de mettre un terme au conflit mène à l’adoption des accords de Taëf le 22 octobre 1989 en tant qu' amendement à la Constitution libanaise. Ces accords ont été négociés dans la ville de Taëf, en Arabie saoudite, sous la supervision du Maroc et l’Algérie, visant surtout à calmer les tensions et restaurer l'équilibre confessionnel.

La triple crise et la corruption (2019-)

Après la guerre civile, les principaux piliers de l’économie politique libanaise sont détruits. Cependant, c'est surtout en 2019 que la crise économique atteint un niveau inédit. Depuis 1997, officiellement un dollar vaut 1 507 livres libanaises. Cependant, à partir de septembre 2019, la livre commence à se dévaluer. En octobre de la même année, une taxe sur WhatsApp annoncée par le gouvernement provoque une vague de contestation. Les Libanais descendent dans les rues de Beyrouth pour exprimer leur colère. Les manifestations se prolongent pendant plusieurs semaines, paralysant le pays : routes bloquées, écoles fermées et banques hors service.

Un mois plus tard, des restrictions sont instaurées sur les comptes en dollars, représentant 80 % des dépôts bancaires, afin de limiter les retraits et les transferts vers l’étranger. En mars 2020, l’État libanais annonce son premier défaut de paiement. La situation économique s’aggrave davantage avec la crise sanitaire du coronavirus.

Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth causent la mort de 235 personnes, font plus de 6 500 blessés et laissent des milliers de personnes sans abri. Les dégâts matériels sont considérables, et sont estimés à 3,8 ou 4,6 milliards de dollars environ selon la Banque mondiale. L’économie libanaise souffre de cette catastrophe qui cause des pertes liées au PIB estimées entre 2,9 et 3,5 milliards de dollars.

Entre juin et septembre 2021, les pénuries de carburant et d’électricité plongent la population dans une situation critique. Électricité du Liban (EDL) ne fournit plus que quelques heures d'énergie par jour, et désespérés, les libanais sont contraints de faire la queue pendant des heures pour obtenir du carburant. L’hyperinflation, la faillite des banques, la dévaluation de la livre et la pauvreté croissante engendrent une crise de confiance majeure, qui pénalise encore davantage l'économie nationale.

Sur le plan politique, l'explosion du port révèle un véritable échec étatique. Depuis des années, le pays est rongé par la corruption et la mauvaise gestion des institutions publiques. Selon la magistrate Ghada Aoun, cette corruption est présente à tous les niveaux: « dans la politique, l’administration, la banque centrale ou dans le corps judiciaire.» [12] Il y a quelques années, le slogan "Kelloun Yaane Kelloun" (Tous signifie tous) est devenu le symbole emblématique de la Révolution de 2019, exprimant ce rejet global de la classe politique. Par ailleurs, la crise politique s’est encore aggravée après la fin du mandat présidentiel de Michel Aoun en 2022. Faute de consensus au sein du Parlement, aucun successeur n’a pu être élu, plongeant le pays dans un vide institutionnel prolongé. Ces dernières années ont été particulièrement éprouvantes pour les Libanais, entachées par la pauvreté, la précarité, et un profond sentiment de désespoir.

III. Un espoir renaît : Vers une reconstruction

Les élections présidentielles : une chance de renouveau ?

Pour la première fois, la jeunesse libanaise entrevoit un nouvel espoir. Après deux ans de vacance présidentielle, le poste est enfin attribué au chef de l’armée, Joseph Aoun, le 9 janvier 2025. Sa candidature a bénéficié d’un fort soutien de l’Arabie saoudite, désireuse de renforcer son influence dans la région après l’affaiblissement du Hezbollah, ainsi que des puissances occidentales. Joe Biden estime que l’élu est «le bon dirigeant pour cette période», tandis qu’Emmanuel Macron a déclaré sur la plateforme X que cette élection « ouvre la voie des réformes, de la restauration, de la souveraineté et de la prospérité du Liban.» . La victoire de Joseph Aoun met en évidence la fragilité du Hezbollah, incapable d’imposer le candidat, Sleiman Frangié, aligné sur ses intérêts stratégiques.

Le pays a besoin d’une approche neutre pour assurer sa stabilité politique et relancer son économie. Joseph Aoun, en tant que candidat indépendant, sans aucune affiliation directe aux partis politiques traditionnels, marque une rupture avec les dynasties politiques qui se perpétuent à chaques élections présidentielles.

Le nouveau président nomme, quelques jours après, l’ancien président de la Cour internationale de Justice, Nawaf Salam. Dans son ouvrage Le Liban d’hier à demain, il met en lumière les dysfonctionnements du système confessionnel et la corruption qui ont contribué à l’instabilité du pays. Il propose également des pistes de réformes pour sortir de l’échec politique et économique, surtout par le biais d’une modernisation des institutions et une gouvernance plus transparente (État de droit). Son ouvrage s’inscrit alors dans une réflexion sur l’avenir du pays, entre crises et espoirs de renouveau. Ainsi, sa nomination ravive une lueur d’espoir chez les Libanais, qui avaient perdu toute perspective de changement depuis deux ans. Son élection a principalement été soutenue par les opposants au Hezbollah et les réformateurs. Des nouveaux mouvements politiques, tels que le Mouvement de l’Indépendance (Harakat Al-Istiklal) dirigé par Michel Moawad, émergent avec une vision différente des partis traditionnels, fondés sur le confessionnalisme et certains accusés de corruption.

Toutefois, les anciennes générations restent plus méfiantes. L'implication des puissances étrangères, et l'instabilité politique persistante risquent de conduire à un effondrement auquel Beyrouth ne pourrait faire face. La confiance du peuple a été profondément ébranlée au fil des années marquées par de multiples catastrophes, et surtout par la trahison du personnel politique libanais. Ces événements ont laissé les Libanais traumatisés, hésitants à renouer avec l'espoir et à accorder leur confiance à un nouveau système. «Au Liban rien ne va. L’élection du nouveau président est certes une bonne nouvelle mais elle ne me donne pas assez d’espoir pour ranger tous mes bagages et rentrer dans mon pays. J’attend de voir ce que l’avenir nous réserve.» exprime une expatriée libanaise en France, anciennement avocate au Liban [13].

L'élection du nouveau président apporte un souffle d'espoir qui se fait ressentir jusque dans l'économie. Un espoir renouvelé s'installe parmi les consommateurs libanais, tandis que le marché commence, lentement mais sûrement, à reprendre son élan. Selon les données récentes publiées par la Banque du Liban (BDL), la valeur des réserves d’or du Liban a augmenté d’un milliard de dollars au cours de la deuxième moitié de janvier, soit une augmentation d’environ 70 % par rapport à 2019, atteignant ainsi 25,7 milliards de dollars [14].

Des rapports de force changeants

Le conflit entre Israël et le Hezbollah éclate dès le 8 octobre 2023, après l’attaque du Hamas, mais prend une tournure plus intense à partir du 23 septembre 2024, lorsque l'armée israélienne commence à frapper les banlieues de Beyrouth. Depuis le début des bombardements massifs visant les zones sous influence du Hezbollah dans le sud du Liban, l'est du pays et la banlieue sud de la capitale, plus de 700 personnes ont perdu la vie, majoritairement des civils, et près d’un million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile.

La guerre atteint son paroxysme le 27 septembre avec l'assassinat du leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, à Beyrouth, après l'élimination de plusieurs hauts responsables du mouvement. Après des semaines de négociations sous la pression des États-Unis et de la France, Israël accepte finalement de mettre fin aux hostilités. Un cessez-le-feu entre les deux parties entre en vigueur le mercredi 27 novembre 2024 dans le sud du Liban. D'après le journal Le Monde, le premier ministre libanais, Najib Mikati, qualifie cette étape de « fondamentale » pour garantir la stabilité de la région et surtout du pays [15].

À l’issue de ces affrontements, le Hezbollah se retrouve plus affaibli que jamais, lui qui avait longtemps exercé une influence dominante au Liban grâce à sa milice surarmée et son alliance stratégique avec l’Iran. La mort de son chef fragilise davantage le parti et bouleverse profondément la dynamique politique au Liban. Par ailleurs, les attaques des bipeurs et talkies-walkies explosifs, ayant causé au moins 37 morts et 3 000 blessés dans les rangs du parti, mettent en lumière le fossé technologique entre les deux camps et l’adaptation rapide de l’ennemi à de nouvelles stratégies de combat. Dans un même temps, la chute de Bachar Al Assad en Syrie, en décembre, l’ampute de son unique allié au Proche Orient.

En outre, la réélection de Donald Trump aux États-Unis a également des répercussions sur le Moyen-Orient. Son administration a joué un rôle clé dans les accords d’Abraham, qui ont permis de normaliser les relations entre Israël et plusieurs pays arabes. Désormais, il ambitionne d’élargir ces accords, et une pression occidentale pourrait éventuellement ouvrir la voie à un rapprochement entre Israël et le Liban. Cependant, lors d’une conférence à Sciences Po Paris sur le campus de Menton, Karim Amellal, ambassadeur et délégué interministériel à la Méditerranée, souligne les obstacles majeurs à une telle évolution. Il rappelle que « la normalisation des relations entre Israël et le Liban est considérable, le Liban est marqué par la guerre avec Israël ». Il insiste également sur l'impact des récents bombardements israéliens, qui ont touché le centre de Beyrouth, affirmant qu'ils sont «perçus comme des facteurs d’hostilité» quel que soit le groupe auquel on appartient, que l'on soit maronite, sunnite, chiite, membre de la diaspora ou vivant au Liban.

L’implication des puissances internationales

La France a joué un rôle central dans l’aide humanitaire apportée au Liban après l’explosion du port de Beyrouth. Deux jours après la catastrophe du 4 août 2020, le président Emmanuel Macron se rend sur place. Un pont aérien et maritime est immédiatement mis en place pour assurer une aide d’urgence à la population libanaise. Environ 1 000 tonnes de matériel humanitaire, ainsi que des équipes médicales et de secours, sont envoyées pour soutenir les opérations de recherche et de sauvetage. Plus de 700 militaires français sont également déployés afin d’assister les habitants et de dégager les décombres du port. Sur l’ensemble de l’année 2020, la France mobilise plus de 85 millions d’euros en aide directe à la population libanaise, dont près de 50 millions spécifiquement destinés à faire face aux conséquences de l’explosion [16].

Le vendredi 17 janvier 2025, Emmanuel Macron s’est rendu au Liban, quelques jours seulement après l’élection de Joseph Aoun à la présidence. L’élection d’un président «légitime et fort» [17] et du nouveau premier ministre Nawaf Salam, est perçue comme une avancée par la diplomatie française. Paris avait soutenu la candidature du juge international Nawaf Salam, qui n’avait jusqu’alors pas réussi à obtenir de consensus en raison des réticences du Hezbollah. Lors de sa visite à Beyrouth, le président français a été chaleureusement accueilli par la population, qui espère un soutien accru de la France pour aider le pays à se relever.

D'après l’Elysée [18], Emmanuel Macron et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane soutiennent pleinement la formation d’un «gouvernement fort». C’est ainsi qu’une conférence internationale pour la reconstruction du Liban sera organisée prochainement à Paris, à l’occasion de la visite de Joseph Aoun, afin de mobiliser les financements nécessaires pour aider à restaurer les infrastructures d’un pays plongé dans une crise économique depuis cinq ans [19].

Aux États-Unis, Donald Trump privilégie une politique de pression maximale contre l’Iran, avec pour objectif de neutraliser le Hezbollah, son principal allié régional. Cette approche interventionniste de Washington pourrait avoir des répercussions contrastées pour le Liban, entre risques et opportunités. Cependant, l’implication des puissances occidentales au Levant, et particulièrement au Liban, répond avant tout à des intérêts stratégiques dont il faut se méfier afin que cet espoir émergent perdure.

Conclusion

En conclusion, les Libanais nourrissent l'espoir d'un avenir meilleur. Le nouveau gouvernement libanais et la chute de Bachar el-Assad en Syrie ont déclenché une vague d'optimisme qui se répand à travers le Proche-Orient. Au Liban, le peuple aspire à une modernisation institutionnelle dans un pays où le vide étatique et son inefficacité sont comblés par un réseau dense et dynamique d’associations et d'ONG, en particulier depuis la fin de la guerre civile. Les Libanais rêvent d’un retour à une période de prospérité, où une politique dynamique, une économie en plein développement et une ouverture exceptionnelle sur le monde redonneront un nouvel élan au pays. Pourtant, des interrogations subsistent et des doutes se manifestent : cet espoir est-il éphémère ?

Notes :

[1] Données basées sur les résultats du recensement de 1932.

[2] Le Pacte national libanais de 1943 Genèse et appropriation, Bassem Rai

[3] « Quand le Liban était la « Suisse d’Orient ». Comment une nation puisse se choisir et s’achever ? » Fondazione Internazionale Oasis, 9 octobre 2020

[4] Une crise politique libanaise, alimentée par des tensions internes à la fois politiques et religieuses, entraînant l'intervention des forces américaines.

[5] « La longue histoire du secret bancaire au Liban ». Ici Beyrouth

[6] « Beyrouth, l’âge d’or avant la nuit (R) ». France Culture, 20 août 2017

[7] « Quand le Liban était la « Suisse d’Orient ». Comment une nation puisse se choisir et s’achever ? » Fondazione Internazionale Oasis, 9 octobre 2020

[8] Qui Sommes Nous - L'Orient-Le Jour.

[9] Les Phalangistes (Kataëb), fondés en 1936 par Pierre Gemayel, sont un parti politique libanais chrétien maronite, nationaliste et souverainiste, ayant joué un rôle central pendant la guerre civile du fait de leur milice armée.

[10] L’un des partis politiques principaux au Liban et anciennement une milice chrétienne libanaise. Elles ont été fondées en 1976, pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), et étaient à l'origine une coalition de milices chrétiennes maronites unifiées sous une seule direction militaire. Les FL se présentent comme un parti nationaliste, prônant la souveraineté du Liban et la défense de son indépendance.

[11] D’après Wiktionary, c’est un terme surtout utilisé dans le contexte de la guerre civile libanaise, désignant «l’alliance des factions musulmanes libanaises et palestiniennes (« islamiques ») et des factions de la gauche laïque libanaise (« progressistes ») (contre les factions maronites « conservatrices »).»

[12] Sénat, Public. « Corruption au Liban : « Je n’imaginais pas l’ampleur de ce fléau », explique la procureure générale près de la cour d’appel du Mont Liban ». Public Sénat, 4 avril 2022

[13] Communiqué durant un entretien téléphonique le 27 janvier 2025.

[14] La valeur des réserves d’or du Liban s’est appréciée d’un milliard de dollars en deux semaines - L'Orient-Le Jour

[15] “Ce que l’on sait sur l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah au Liban, entré en vigueur cette nuit.” 27 novembre 2024. Le Monde

[16] D'après le Ministère de l’Europe et des affaires étrangères

[17] Dans une interview accordée à L’Orient-Le Jour, E. Macron a salué cette élection, affirmant que le Liban dispose désormais d’un président « légitime et fort»

[18] « Entretien téléphonique avec Mohammed bin Salman bin Abdulaziz Al-Saoud, Prince héritier et Premier ministre d’Arabie saoudite. » elysee.fr, 15 janvier 2025

[19] A Beyrouth, Emmanuel Macron annonce la tenue à Paris d’une « conférence internationale pour la reconstruction » du Liban. 17 janvier 2025. Le Monde

Bibliographie :

Guerre civile libanaise 1975-1990. Monde diplomatique

Marthelot, Pierre. « La ville et l’argent : le cas de Beyrouth ». Villes en Parallèle, vol. 2, no 1, 1978, p. 73‐80.

Le Marché Financier de Beyrouth, Dr Nasser Saidi

« La longue histoire du secret bancaire au Liban ». Ici Beyrouth,

Perspective Monde, Liban - Croissance annuelle du PIB (%) Statistiques

Longuenesse, Élisabeth, et al. « Chapitre Premier. Tradition migratoire et crise de la société libanaise ». Communautés villageoises et migrations de main-d’œuvre au Moyen-Orient, Presses de l’Ifpo, 1986, p. 17‐27.

« Beyrouth, l’âge d’or avant la nuit ». France Culture, 20 mai 2017

 « 1943, l’indépendance d’un pays, entre occident et monde arabe : épisode 2/6 du podcast Liban, anatomie d’un pays déchiré ». France Inter,

 La guerre libanaise de 1958, un conflit aux multiples facettes - L'Orient-Le Jour.

« Quand le Liban était la « Suisse d’Orient ». Comment une nation puisse se choisir et s’achever ? » Fondazione Internazionale Oasis, 9 octobre 2020,

« Liban : chronologie d’une crise bancaire et financière qui n’en finit pas ». La Croix, 17 février 2023.

Explosion du port de Beyrouth : le désarroi des victimes franco-libanaises, quatre ans après. 3 août 2024. Le Monde,

 Ce que l’on sait sur l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah au Liban, entré en vigueur cette nuit. 27 novembre 2024. Le Monde

« Liban : après l’assassinat de Nasrallah, analyse d’une stratégie qui place la région au bord du précipice - L’Humanité ».

 Liban : le Hezbollah de plus en plus affaibli | Les Echos

étrangères, Ministère de l’Europe et des Affaires. « La France soutient la population libanaise ». France Diplomatie - Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères

LIBERATION et AFP. « Proche-Orient : Emmanuel Macron au Liban pour soutenir ses nouveaux dirigeants ». Libération,

A Beyrouth, Emmanuel Macron annonce la tenue à Paris d’une « conférence internationale pour la reconstruction » du Liban. 17 janvier 2025. Le Monde

« Entretien téléphonique avec Mohammed bin Salman bin Abdulaziz Al-Saoud, Prince héritier et Premier ministre d’Arabie saoudite. » elysee.fr, 15 janvier 2025

Joseph Aoun devient président du Liban après une élection sous la pression occidentale et arabe. 10 janvier 2025. Le Monde

Kaouès, Fatiha. « Les ONG au Liban : l’exemple de l’USAID: » A contrario, vol. n°18, no 2, novembre 2012, p. 125‐41. DOI.org (Crossref)

Liban : le chef de l'armée Joseph Aoun élu président au second tour

« Liban : Joseph Aoun élu président par les députés, 10 choses à savoir sur le chef de l’armée libanaise ». Le Nouvel Obs, 9 janvier 2025

28 avril 1920 - Mandat français au Liban et en Syrie - Herodote.net

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