La sécurité alimentaire : un enjeu au cœur de la transition économique de l’Arabie
Décembre 2025 par Valentine Alméras
Introduction
"L'heure est aujourd'hui à la remise en cause d'un modèle agricole qui arrive en fin de cycle" nous rappelle le géographe Alain Cariou[1].
Si ce constat est applicable à de nombreuses économies agricoles, il se conforme particulièrement bien à la situation de l’Arabie Saoudite. Le pays en devient même une illustration fascinante, à la fois par le caractère global de ses problématiques alimentaires dans un monde où le changement climatique ne connaît pas de frontières, mais aussi par les spécificités de son modèle économique et de son terrain géographique
De l'utopie productiviste des années 1950 au développement de l’influence mondiale actuelle, le royaume saoudien a transformé la question alimentaire en un véritable instrument de pouvoir. Loin d'être une simple question technique, la sécurité alimentaire saoudienne révèle les ambitions géopolitiques d'un État qui cherche à garantir sa stabilité interne, tout en s'imposant comme un acteur puissant de l'agribusiness international.
I. Le temps utopiste
Entre 1950 et 1990, l'Arabie Saoudite se lance dans un projet agricole extrêmement ambitieux : transformer le désert en grenier à blé, afin de garantir la souveraineté alimentaire. Cette période marque la naissance d'un système où cette même sécurité alimentaire devient un pilier de la légitimité monarchique. C’est en subventionnant massivement la production locale que la dynastie Al-Saoud s'assure le contrôle territorial et l'allégeance des élites, posant ainsi les fondements d'une stratégie où agriculture et stabilité sociale sont interdépendantes.
Les balbutiements de l'agriculture intensive saoudienne
Dès les années 1950, les premiers signes de développement d’une agriculture intensive en Arabie Saoudite sont présents. La stratégie agricole est claire, assumée, sert des objectifs bien précis : elle permet à la dynastie Al-Saoud, qui règne sur le pays depuis le XVIIIe siècle, d’administrer plus étroitement son vaste territoire. Celui-ci était auparavant peu homogénéisé du fait des modes de vie nomades des bédouins et du faible développement des réseaux de transport. La capacité à nourrir la population devient également un gage de légitimité politique pour le pouvoir royal. Dans le sillage de la Révolution verte, engagée dans les pays du Sud à partir des années 1940 afin d’accroître les quantités produites grâce à de nouvelles variétés à haut rendement et des pesticides de synthèse, ce changement de modèle agricole est alors nécessaire. Les élites saoudiennes prennent rapidement conscience de la nécessité de garantir une alimentation bon marché à une population urbaine en pleine croissance.
En 1946, la compagnie pétrolière ARAMCO, détenue pour moitié par des corporations américaines, se dote d'un département consacré au développement agricole et crée une première ferme pilote impressionnante de plus de 1400 hectares. La monarchie saoudienne prend le pas de cette tendance quelques temps après, avec la création officielle d'un ministère de l'Agriculture en 1953. Par conséquent, dès cette époque, l'État saoudien conçoit l'agriculture comme un développement essentiel.
Un contexte géopolitique déterminant
Pour bien comprendre la rapidité de ce développement agricole, qui est évidemment permis par les grands moyens financiers dégagés des rentes pétrolières, il faut observer le contexte régional et international de l'époque. Tandis que la guerre froide bat son plein, la crainte de rupture des approvisionnements pousse le pays à développer ses propres cultures. Et ce car l'Arabie Saoudite est alors l'un des pays les plus dépendants aux importations de blé, ses importations de céréales augmentant d’environ 12% par an entre le milieu des années 1950 et 1970 afin de suivre la demande intérieure croissante. Les approvisionnements proviennent principalement des Etats-Unis et d’Europe Occidentale, des pays qui jouent sur le “food power” en conditionnant les importations alimentaires par l’alignement politique avec la stratégie du bloc de l’Ouest. La consolidation d’une souveraineté alimentaire permet ainsi de limiter la dépendance à l'extérieur et de renforcer la capacité d'autonomie nationale, alors que des pays voisins, comme l'Égypte ou Israël, développent leur puissance agricole et deviennent eux-mêmes des pôles d'influence régionale. Cette course à l'autosuffisance alimentaire reflète déjà une logique géopolitique explicitée par l’ancien ministre saoudien de l’Agriculture Cheikh Abderrahman:“L'agriculture est la base de tout développement sans lequel il n'y a pas de réelle indépendance”[1].
Un changement de modèle social
La volonté d'imposer une agriculture "civilisatrice"[1] n'est point déguisée par la monarchie saoudienne. Le premier plan proposé par ARAMCO, qui travaille pour le compte de l'État, prévoit ainsi de sédentariser plus de 1000 familles de bédouins afin de les faire travailler dans les champs. Cependant, bien que prévue par l'ingénierie agricole, cette sédentarisation est également déterminée par des facteurs naturels tels que la sécheresse des années 1950 qui affaiblit l'économie nomade et pousse les individus à accepter le changement de mode de vie qui leur est imposé.
À partir de 1961, l'État organise l'installation de 700 à 800 familles bédouines dans le secteur de Tabarjal, une région fertile près de la frontière jordanienne. Seulement, ces populations, qui ne sont pas nécessairement agriculteurs de métier, abandonnent leurs terres en moins de trois ans car trop peu expérimentées et plus attirées par les emplois urbains. Cet abandon signe alors l’un des premiers échecs de la modernisation agricole en Arabie Saoudite : la méconnaissance du terrain social par les planificateurs.
La naissance d'une classe d'entrepreneurs
Grâce aux investissements et aux cours mondiaux du blé élevés, l'agriculture saoudienne se développe à une vitesse impressionnante. Le gouvernement subventionne jusqu'à 50% l'achat de motopompes, de machines agricoles, d'alimentation animale ou encore d'engrais. Cependant, les bénéficiaires de ces subventions directes et indirectes ne sont pas des fermiers professionnels, mais bien des investisseurs qui souhaitent principalement bénéficier des aides publiques. Une nouvelle bourgeoisie se crée alors et développe l'agriculture de firme, hautement capitalistique et très éloignée de l'agriculture familiale oasienne.
Cependant, ce système est voulu et conscientisé par la monarchie saoudienne, qui s'assure ainsi de l'allégeance des clans alliés de la famille royale et des tribus sur l'ensemble du territoire. L'agriculture devient un instrument de redistribution politique : en enrichissant les élites loyales, le régime achète la paix sociale et consolide son assise. Le Prince Sultan ben Mohammed ben Saoud Al Kabir, qui appartient à une branche de la famille royale, investit par exemple dès 1977 dans l'industrie laitière avec des partenaires irlandais.
II. Le temps réaliste
Les années 1990-2000 marquent la fin de l'illusion d’auto-suffisance. Face à l'épuisement des ressources hydrauliques, aux coûts budgétaires insoutenables et aux crises financières, l'Arabie Saoudite doit renoncer à tenter de nourrir sa population par ses seuls moyens. Le royaume réoriente alors sa stratégie : l'objectif n'est plus de produire sur son sol, mais de contrôler la production ailleurs. Cette transition révèle la capacité d'adaptation de l'État saoudien, qui remplace progressivement la tentation de la souveraineté territoriale par une souveraineté fonctionnelle sur les chaînes d'approvisionnement mondiales.
Un modèle productiviste insoutenable
Le revers des projets ambitieux de transformation de la politique agricole est visible à partir des années 1990. L'immense importance du rôle de l'État institue un système de dépendance sectorielle, d'autant plus que le blé est la production la plus subventionnée au cours des années 1980. La production dépasse alors largement les besoins des 17 millions des Saoudiens et est largement exportée, mais en 1992, la crise financière et le recul des subventions se font ressentir.
En 2003, le plan national “Eau” marque une prise de conscience. L'usage des ressources d’eau est alors limité aux productions dont la valeur par goutte d'eau est plus élevée, telles que les dattes et les légumes de serre. Parallèlement, la dépendance aux marchés internationaux inquiète. Le riz est, par exemple, très consommé, mais jamais produit dans les pays du Golfe, ce qui crée une faille de vulnérabilité.
La fin d'une illusion
Au total, entre 1984 et 2000, l'ensemble des subventions directes et indirectes ont coûté au budget de l'État environ 85 milliards de dollars. Entre 1996 et 2000, la production de blé diminue de 70%, celle de l'orge de 94%, tandis que les exportations sont interdites. Le mythe de l'autosuffisance du royaume s'effondre alors complètement en 2007, lorsque l'État annonce la fin de la culture du blé à l'horizon 2016.
A plusieurs reprises, ces réformes du modèle d’exploitation agricole ont été présentées de sorte à signifier une prise de conscience par l'État de la rareté des ressources hydriques. Cependant, la préservation des réserves d’eau n’est pas immédiatement mise en œuvre après ces réformes, bien au contraire : la consommation d’eau repart à la hausse dans les cultures de fourrage, de palmiers dattiers ou encore de pommes de terre. Il faut attendre encore quelques années pour que l’arrêt des cultures fourragères soit effectivement implémenté en 2018, permettant une économie d’eau estimée à quasiment 10 milliards de mètres cubes.
Le désengagement de l'État est ainsi progressif mais ferme : de plus en plus, seules les productions à plus forte valeur ajoutée comme les fruits, les légumes et l'élevage peuvent bénéficier de subventions publiques. Par ailleurs, le choix d'une agriculture productive fondée sur l'usage massif d'engrais chimiques et de pesticides fut très inadapté aux sols de la région : sableux et faiblement structurés par le complexe argilo-humique, les intrants chimiques s’y trouvent très rapidement lessivés par les eaux d’irrigation et leur efficacité est minimisée. Se pose également une question de santé publique: les produits épandus contaminent les nappes souterraines, ce qui accroît les risques d’exposition chronique de la population aux résidus toxiques et tous les risques sanitaires qui s’ensuivent.
III. Le temps stratégique
Face à l'échec du modèle productiviste local, l'Arabie Saoudite ne renonce pas à sa souveraineté alimentaire mais choisit de l’externaliser. À partir des années 2000, le royaume lance une politique agressive d'acquisition de terres agricoles à l'étranger et de prise de contrôle du marché international. Cette stratégie de "land grabbing"[1] et d'investissements directs à l’étranger démultipliés transforme l'État en acteur global de l'agribusiness. Il s'agit maintenant d'exercer une influence géopolitique mondiale grâce au levier alimentaire.
Externaliser la sécurité alimentaire
Pour l'Arabie Saoudite, terre relativement peu fertile, importer sa consommation alimentaire s'impose de plus en plus comme une nécessité. Cependant, les coûts de transactions très élevées des importations, notamment américaines, poussent les élites à changer de politique. La stratégie de l'accaparement des terres, dit "land grabbing", devient alors la méthode privilégiée.
Dès 2008, les pays ciblés par les investissements fonciers en provenance du Golfe appartiennent à des territoires très divers. Leur choix est dû à des facteurs variés : historiques, culturels, religieux et géographiques. Le royaume investit notamment en Égypte, au Soudan, en Éthiopie ou au Pakistan. Cependant, en Éthiopie, les investissements agricoles « saoudiens » sont par exemple le fait d'une seule entité, MIDROC (Mohammed International Development Research and Organization Companies), qui était dirigée par le milliardaire saoudo-éthiopien Mohammed Al Amoudi - arrêté lors de la purge anti-corruption de 2017. Cela montre que le modèle d’agriculture de firme appliqué dès le départ ne disparaît pas avec les années. Ces investissements dans des pays en développement permettent alors à l'Arabie Saoudite de mieux contrôler ses approvisionnements, tout en créant des liens de dépendance économique et en renforçant son influence régionale.
Contrôler l’ensemble de la chaîne
L'achat de terres à des fins agricoles se multiplie partout dans le monde. L’Arabie Saoudite investit dans des terres peu coûteuses à l’achat, dans les Balkans ou en Amérique du Sud, mais également en rachetant des entreprises phares de l’agro-industrie au Canada ou en Australie. En diversifiant les zones d’investissements, le pays s’assure ainsi une rentabilité optimale de ses placements qui agissent à la fois sur le soutien de mastodontes de l’industrie agro-alimentaire et le rachat d’entreprises embryonnaires.
Ces acquisitions sont formellement réalisées par des firmes privées, mais celles-ci restent en pratique contrôlées par l'État. Les investissements privés suivent donc sans faille la stratégie géopolitique de Ryad. Al Dahra a ainsi acquis en 2013 huit sociétés agricoles et plus de 10 000 hectares de terres arables en Serbie pour 400 millions de dollars. Elle détient aussi 4047 hectares en Espagne, 2000 hectares en Australie et 4000 hectares aux États-Unis. De la même manière, la Saudi Arabian Agriculture Company a acquis une part impressionnante de l'entreprise canadienne G3, qui produit principalement du blé et de l'orge. Cette stratégie d'intégration verticale permet à l'État saoudien de contrôler l'ensemble de la chaîne de valeur, de la production à la distribution, renforçant ainsi sa capacité à garantir sa sécurité alimentaire indépendamment des aléas commerciaux et diplomatiques.
Almarai : un instrument géopolitique précieux
Dans cette recomposition du secteur, l'entreprise d'État Almarai incarne la double ambition du Royaume. D'une part, ce géant laitier et agroalimentaire — leader sur toute la péninsule — concentre l'expertise nationale, expérimente l'agriculture la plus innovante et structure toute la filière, « du champ à la table ». Mais, d'autre part, Almarai devient l'un des principaux instruments de la stratégie géopolitique saoudienne.
Plutôt que de dépendre uniquement du marché mondial pour ses besoins alimentaires, l'État s'appuie sur Almarai (et d'autres mastodontes du secteur comme NADEC ou SALIC) pour acheter et exploiter directement des terres agricoles à l'étranger : Égypte, Soudan, Jordanie, Serbie, Espagne, Australie, États-Unis… Ce choix d'investissements directs à l'étranger s'inscrit pleinement dans la logique de "land grabbing", conférant à l'Arabie Saoudite un contrôle sur les ressources et sur les chaînes d'approvisionnement, tout en consolidant ses alliances internationales.
Ces opérations sécurisent non seulement les stocks alimentaires du pays, mais donnent à l’Arabie Saoudite un puissant levier de négociation sur la scène agro-industrielle mondiale : il s'agit désormais de peser dans la formation des prix et dans les normes globales. Plus qu’une entreprise, Almarai est ainsi un outil de la diplomatie saoudienne et un vecteur de soft power au-delà de ses frontières.
IV. Le temps rival
En 2017, en coupant les approvisionnements terrestres du Qatar et en menant le blocus régional, l'Arabie Saoudite démontre que la nourriture est devenue une arme géopolitique à part entière. Cette période marque la transformation de la sécurité alimentaire d'un enjeu collectif du Golfe en un enjeu de puissance individuelle, où chaque État cherche désormais à maximiser son autonomie et son influence, au détriment de la solidarité régionale.
Le blocus imposé contre le Qatar en 2017, mené par l'Arabie Saoudite, a mis en lumière le pouvoir d'influence saoudien sur les chaînes logistiques alimentaires régionales. Jusqu'alors, le Qatar dépendait largement des voies terrestres via l'Arabie Saoudite pour l'importation de la majorité de ses denrées alimentaires. Dès la fermeture de la frontière, Doha a dû mobiliser de nouveaux partenariats, et accélérer sa politique d'autosuffisance – renforçant ainsi la course technologique à l'innovation agricole dans la région.
Pour Riyad, ce blocus révèle une vision où la sécurité alimentaire devient un levier de puissance, capable d'affaiblir un rival et d'asseoir une prééminence régionale. Lorsque l’Arabie Saoudite ferme ses frontières terrestres, elle prive le Qatar de 40% de ses importations alimentaires du jour au lendemain, provoquant une pénurie immédiate de produits laitiers et frais. La dépendance alimentaire est ici une vulnérabilité stratégique exploitable. Cette stratégie contribue à la désunion progressive du Golfe, chaque État cherchant désormais à sécuriser en priorité ses propres approvisionnements et à réduire sa dépendance face à d'éventuels conflits ou ruptures diplomatiques.
L'Arabie Saoudite adapte ainsi ses politiques : elle investit dans le contrôle direct de terres agricoles à l'étranger, développe ses infrastructures logistiques et stimule ses champions nationaux comme Almarai pour garantir, en toutes circonstances, la stabilité de son approvisionnement et sa part de marché régional. Ce repli stratégique alimente une dynamique de concurrence où la souveraineté alimentaire de chaque monarchie est vue comme une affaire de sécurité nationale.
Ce temps rival traduit donc la transformation de la sécurité alimentaire d'enjeu collectif à enjeu de puissance individuelle.
V. Le temps durable ?
Aujourd'hui, l'Arabie Saoudite présente sa transition agricole sous l'angle de la durabilité et de l'innovation. La Vision 2030, grand programme de diversification économique lancé sous l’égide de Mohammed ben Salmane, promet une agriculture high-tech, économe en eau, respectueuse de l'environnement. Cependant, derrière ce discours modernisateur se cache une réalité complexe : la "durabilité" saoudienne reste avant tout un moyen de maintenir la stabilité sociale intérieure et de renforcer l'influence géopolitique du royaume. Les entreprises d'État comme Almarai jouent un rôle central dans cette stratégie, servant à la fois d'instruments de sécurisation alimentaire nationale et de vecteurs d'expansion internationale. Une question demeure : cette transition est-elle véritablement durable, ou n'est-elle qu'un nouveau visage de la même logique de pouvoir ?
Après la remise en cause du modèle productiviste, qui reposait presque exclusivement sur le subventionnement public massif et la surexploitation de l'eau, l'Arabie Saoudite semble aujourd'hui prôner une agriculture plus respectueuse de l'environnement et tournée vers l'innovation, sans pour autant abandonner ses ambitions de grandeur.
Un objectif : la gestion optimale des ressources
Placée au cœur de la Vision 2030, la transition agricole vise d'abord à optimiser l'usage de l'eau, ressource la plus rare et la plus menacée du pays. Les anciennes productions très gourmandes en eau, notamment les cultures fourragères, sont progressivement démantelées, tandis que l'accent est mis sur les filières à plus forte valeur ajoutée : maraîchage (avec recours à l'hydroponie), fruits et légumes sous serre, ou encore aquaculture sur les côtes et élevage laitier intensif.
Grâce à des techniques telles que le recyclage de l'eau usée, l'usage d'eau saumâtre ou encore les technologies numériques, le système agricole saoudien tente de réduire la pression sur les infrastructures hydriques tout en maintenant des rendements élevés. A titre d’exemple, le développement de l’irrigation au goutte‑à‑goutte, favorisé par des programmes de subvention du Ministère Saoudien de l’Environnement, apporte l’eau directement au pied des plantes en petites quantités contrôlées, ce qui limite fortement l’évaporation et le ruissellement afin d’économiser environ 60% d’eau par rapport aux méthodes d’irrigation traditionnelles pour des rendements identiques. Il faut en effet rappeler que cette transition environnementale est urgente et nécessaire pour le pays, qui fait face à une raréfaction inédite de ses ressources hydriques.
Cette mutation est rendue possible par des fonds conséquents : l'État a mobilisé presque 10 milliards de dollars sur des projets agro-technologiques ces dernières années, pour stimuler la croissance du secteur et attirer capitaux et compétences étrangères. Ces investissements massifs servent un double objectif : préserver les ressources vitales pour la stabilité intérieure, et positionner l'Arabie Saoudite comme leader technologique capable d'exporter son expertise vers d'autres régions arides.
Diversification, filières de niche et labellisation
Parallèlement, la politique saoudienne promeut des productions plus rares et donc plus chères : fruits rares, dattes labellisées, agriculture biologique, aquaculture moderne ou encore agrotourisme. L'objectif affiché est double : créer de nouveaux relais de croissance et renforcer l'image d'une agriculture nationale tournée vers la haute valeur ajoutée, pour conquérir des marchés exigeants. Cependant, ce basculement vers des productions plus rentables économiquement reste fragile : le coût de production locale demeure élevé, et la compétitivité difficile, face aux leaders méditerranéens qui se permettent des prix attractifs grâce aux économies d’échelle réalisées sur l’huile d’olive ou les fruits.
Les limites de l’ambition
Le développement agricole n'est pas automatiquement au service des communautés rurales locales. La modernisation bénéficie surtout aux grands groupes et peu aux petits exploitants ; les tâches agricoles restent effectuées par une main-d'œuvre étrangère, précaire et faiblement protégée socialement. Malgré les efforts de formation et la volonté affichée d'inclure les jeunes et les femmes dans l'agriculture du futur, l'insertion reste difficile et la population rurale saoudienne demeure précaire.
Parmi les limites de cette “ durabilité” saoudienne fièrement affichée, on compte également les usages faits de l’eau, précieuse ressource. Si celle-ci est économisée par le nouveau modèle agricole, elle sert néanmoins de plus en plus au remplissage des piscines et bassins de nouveaux complexes touristiques tels que Neom. Cet usage soulève des questionnements sur les véritables enjeux de cette protection du patrimoine naturel, qui semble plus destinée à améliorer la rentabilité des ressources hydriques qu’à engager un processus de préservation. La “durabilité” saoudienne apparaît alors surtout subordonnée aux intérêts économiques et politiques des élites du pays, plutôt que faisant partie d’un nouveau modèle social et environnemental.
Enjeux d’une "vitrine" et avenir de la durabilité
Dans cette volonté affirmée de devenir une référence mondiale du "smart farming" en zone aride, l'Arabie Saoudite multiplie les projets-modèles (barrage de Jazan, serres high tech, robotique, IA), espérant exporter son savoir-faire comme alternative pour d'autres régions confrontées au stress hydrique. Mais ce volontarisme d'État masque encore mal les fragilités structurelles : dépendance persistante aux marchés mondiaux pour la technologie, forte exposition aux chocs extérieurs et résultats sociaux mitigés.
Au fond, le « temps durable » saoudien, bien qu'engagé sur la voie de l'innovation et de la réduction des impacts environnementaux, demeure encore peu satisfaisant. La durabilité réelle, inscrite dans le discours officiel, reste à consolider face aux défis climatiques, sociaux et économiques du XXIe siècle.
Au-delà du mirage saoudien, repenser la souveraineté alimentaire
L’alimentation fait partie des besoins primaires de l’être humain. Du point de vue d’un État, ne pas satisfaire ce besoin pour tous, c’est s’exposer à la colère sociale d’une population qui pourrait remettre en cause la légitimité complète de l’ordre existant.
Cette menace, l’Arabie Saoudite l’a comprise dès les prémisses de sa politique agricole, mais l’a également neutralisée en insérant la souveraineté alimentaire dans une logique plus large: la place du pays sur la scène internationale. En effet, l’histoire du modèle agricole saoudien n’a été que réponse à une volonté de pouvoir et d’indépendance, ainsi qu’un instrument à faire jouer contre ses adversaires diplomatiques.
Il devient alors légitime de se demander si les nouvelles politiques de durabilité appliquées au secteur agricole sont le signe de priorités changées. Les faits semblent aujourd’hui démontrer le contraire, puisque les investissements à l’étranger permettent simplement d’externaliser l’empreinte environnementale. La surexploitation des ressources naturelles délocalisée afin de préserver les siennes, est-ce vraiment le symbole d’un système durable et respectueux de l’environnement ?
Le modèle économique choisi, s’il a changé aux cours des décennies, semble toujours répondre à une même vision idéologique appartenant au siècle dernier.
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