Les chrétiens d’Orient : Quelle place dans l’histoire Moyen-Orientale ?

Novembre 2024, Article de Montaine Barreau

Introduction

Le terme chrétiens d’Orient est le paradigme d’un Occident conscient de sa centralité. Leur existence est pourtant bien antérieure à cette désignation arbitraire, qui ne rend pas compte de la diversité des cultes ; exercée dans une discontinuité spatiale manifeste, du Nil aux confins de l’Irak. Comme le dit Jean-François Colosimo, les chrétiens d’Orient ne sont pas nos petits frères perdus de l’autre côté de la Méditerranée, ce sont les frères aînés des chrétiens du reste du monde.

Les chrétiens d’Orient sont les fidèles des Églises issues des patriarcats d’Alexandrie (les coptes), d’Antioche (les syriaques, maronites et assyro-chaldéens) et d’Etchmiadzine (les arméniens) auxquels viennent s’ajouter les grecs-melkites catholiques et les gréco-catholiques des pays de l’Est. Il est donc nécessaire de dé-globaliser ce qui serait un bloc de croyants homogène. Ces Églises sont très anciennes, nombre de leurs rites remontant au christianisme primitif, composées de membres autochtones et indigènes pour la plupart. Elles ne sont donc point le produit de la colonisation. Leur population est aujourd’hui estimée à près de 10 millions, dont 8 millions de coptes égyptiens.

Mais durant l’histoire, ces communautés ont fait l’objet de nombreuses persécutions, et instrumentalisations. Assimilées aux croisés et érigées en traîtres après la reconquête de Jérusalem par Saladin, massacrées par les Ottomans au 20e siècle, instrumentalisées par les puissances européennes en Terre sainte, elles sont aujourd’hui de plus en plus menacées. Dans certaines régions, le niveau et la nature des persécutions sont sur le point de répondre à la définition internationale du génocide, adoptée par l’ONU, annonce Philip Mounstephen, dirigeant du rapport commandé par le secrétaire d’État britannique aux affaires étrangères Jeremy Hunt, concernant la persécution des chrétiens dans le monde.

Ainsi, quelle place les Chrétiens d’Orient ont-ils occupés dans l’histoire moyen-orientale ? Et comment rendre compte d’une réalité aussi complexe et multiforme, en fonction de l’évolution de chacune des communautés, dans chaque cadre national, avec une unique vision dogmatique ?

Les Singularités dogmatiques des chrétientés orientales

Ce sont les conciles dit œcuméniques qui ont contribué à établir les fondements dogmatiques, liturgiques et canoniques de la foi ; et qui ont pour but de protéger celle-ci des hérésies.

Les chrétiens d’Orient possèdent des particularités, en s’engageant notamment dans des disputes théologiques lors de ces conciles. Que ce soit en 431 avec le concile d’Éphèse, ou en 451, lors du Concile de Chalcédoine en 451, quatrième concile œcuménique, soit une assemblée réunissant tous les évêques et autorités ecclésiastiques du christianisme. Les chrétiens se déchirèrent ainsi sur le dogme central du christianisme, l’incarnation, soit le fait que Dieu se soit fait homme en Jésus, ou non. Le Christ serait donc doté d’une double nature, à la fois humaine et divine. Ce concept, nommé dyophysisme, n'a pas fait consensus au sein de l’Église, les Églises syriaques et coptes revendiquant elle le monophysisme, l’idée que le christ n’a qu’une nature d’ordre divin. Cette opposition est notamment menée par le Patriarche Sévère d’Antioche, ainsi que l’évêque Jacques Baradée, et également, à cette époque, une forme de rejet du pouvoir byzantin.

D’autres schismes sont à mentionner, notamment la séparation entre l’Église catholique de l’Église orthodoxe, non unie à Rome, qui compte les nestoriens, -qui considèrent que Jésus est un homme, l’Église assyrienne, -qui ne reconnaît pas le concile d’Éphèse, et les assyriens, les coptes, les syriaques, les arméniens. Enfin, se trouvent les Églises grec-orthodoxes issues du schisme de 1054, qui marque un tournant décisif de la rupture entre l’Orient orthodoxe et l’Orient catholique.

Au XVIIe siècle, le pape tente de récupérer ces Églises oubliées. Des missionnaires vont ainsi détacher une partie de leur société chrétienne dans chacune de ces communautés, pour rattacher à Rome les communautés délaissées.

L’histoire des chrétiens d’Orient.

Les chrétiens d’Orient sont les premiers de l’histoire, originaires de la terre où prendra place le nouveau Testament de la Bible.

Les premiers disciples de Jésus furent en effet des juifs de Palestine, une terre sainte. La fondation de communautés chrétiennes se met en place en premier lieu au Moyen-Orient, en Égypte par Saint Marc, ou en Mésopotamie par Saint-Thomas, entre autres. Les apôtres répandirent ainsi la religion chrétienne, émergeant de l’obscurité vers la fin du IIe siècle, passant d’un statut marginal à une communauté consolidée en Palestine et en Orient, mais aussi en s’implantant dans de nouveaux territoires en Arabie, en Perse, ou en remontant la vallée du Nil.

Ensuite viendra l’ère des martyrs sous l’empire romain, où notamment le début du règne de Dioclétien et ses édits, tout au long de l’année 303 puis 304, qui marquent le point de départ du calendrier copte. Les édifices de cultes chrétiens et leurs écrits sont détruits, le clergé est arrêté, les clercs ont l’obligation de sacrifier à l’empereur, sous peine de mort ou de condamnation aux travaux forcés. Mais en 312, c’est la conversion de Constantin qui fit de la religion chrétienne la religion officielle de l’empire, déplaçant les persécutions sur les cultes païens et juifs. En Perse, les chrétiens furent réprimés en conséquence, de 341 à 399, pour les liens entretenus avec l’ennemi romain devenu chrétien. Les chrétiens d’Orient, répartis sous grand nombre de puissances très différentes, sont souvent suspectés de connivence avec un ennemi, de par leur statut de minorité démographique et religieuse, qui les différencient de la population, fidèle.

Les chrétiens d'Orient ont ainsi connu des périodes de prospérité, notamment sous l'Empire byzantin, mais aussi des périodes de persécution, surtout avec l'arrivée des conquêtes musulmanes au VIIe siècle ; bien qu’il ne faille pas négliger les exactions commises par les troupes byzantines et leur intransigeance dogmatique.

Sous le joug de l’empire arabo-musulman, les chrétiens jouissent du statut de dhimmi, qui, contre le payement d’un impôt, permet la libre pratique du culte et la protection du sultan. Ils doivent cependant adopter une attitude spécifique, en ne s’habillant par exemple pas de noir ou de blanc. Le droit chrétien est appliqué pour ceux-ci. Pour Bernard Heyberger, en dehors de ces prescriptions discriminatoires, le raisonnement des juristes musulmans considère le dhimmi comme appartenant pleinement à la société. Le patriarche est par exemple un agent du souverain. Cependant, c’est sur eux que les soupçons de complicité ou de trahison se portent en premiers.

L’islamisation du Moyen-Orient fait donc reculer drastiquement le nombre de croyants et stoppe la dynamique d’expansion alors en cours. En 1095 a lieu l’appel d’Urbain II, qui marque le début de la première croisade, dans un mouvement d’offensive contre l’Islam, en Espagne, et en Terre sainte notamment. Suspectés de liens avec les croisés, qui de leur côté les considèrent avec méfiance, les chrétiens orientaux sont les principales victimes des tueries. L’Occident qui se mobiliserait pour eux prend cependant le risque de les assigner à une place illusoire, celle de supplétif des appétits impérialistes. Les dignitaires des Églises d’Orient sont alors protégés par les princes francs, tout en souffrant d’une différenciation. Certains s’allient également avec Gengis Khan, le but étant de faire tomber l’Islam, sans forcément lutter avec un allié qui serait tout désigné, mais qui dans les réalités de l’époque ne l’est point.

En effet, les chrétiens d’Orient subissent également des revers de la part de puissances chrétiennes. La croisade détournée de 1202 qui donne lieu à la conquête et l’occupation de territoires grecs par les Francs, est restée comme un événement traumatique dans la mémoire des orthodoxes. Les Francs finirent également par massacrer les chrétiens d’Orient d’Edesse.

Par conséquent, l’idée d’un soutien indéfectible des Francs et des puissances chrétiennes aux chrétiens d’Orient est fausse. C’est d’ailleurs pourquoi ceux-ci se répartissent et soutiennent différentes puissances, résultat de calculs pragmatiques. C’est ainsi que les chrétiens d’Orient fournirent vassaux et mercenaires pour contribuer à l’avancée mongole, que ce soit des arméniens, des géorgiens ou des nestoriens ; mais firent aussi partie intégrante de la cour mongole. Ces alliances permirent des résultats pratiques, les nestoriens échappèrent ainsi aux massacres qui firent près de 800 000 morts lors du sac de la ville de Bagdad en 1258, marquant la fin du califat abbasside.

La chute de Constantinople en 1453 marque le début de l’hégémonie ottomane sur le monde musulman, et au-delà, menaçant même l’Europe. Cependant l’islamisation du territoire ne datant pas d’hier, l'événement ne change pas le quotidien des chrétiens d’Orient, qui bénéficient de la création de millets leur permettant une quasi-autonomie interne ; ainsi que du statut de dhimmi. En 1900, un habitant sur quatre de l’Empire ottoman était chrétien. L’ouverture de la question d’Orient, dans une dynamique de rétractation des territoires de l’empire, poussa les puissances européennes à intervenir sous le prétexte de protection des chrétiens. Ces engagements européens vaudront aux arméniens d’être génocidés durant la première guerre mondiale, sous prétexte de leur trahison et leur allégeance à l’ennemi

européen. Les assyriens, chaldéens et syriaques luttent également pour la reconnaissance d’un génocide commis à leur encontre entre 1914 et 1920 ; avec un bilan de 200 000 victimes pour une population de 620 000 individus. Dans les luttes de libération nationale du XXe siècle, ces chrétiens ont été désignés, stigmatisés, comme complices des puissances mandataires au Moyen-Orient, soit la France ou le Royaume-Uni.

Ceux-ci sont aujourd’hui victimes du chaos du Moyen-Orient, en Syrie et en Irak, notamment sous l’empreinte meurtrière de l’État islamique. Mais ces communautés sont aussi actrices, formant des milices armées d’autodéfense chrétiennes, ou encore des groupes paramilitaires, comme le furent les phalanges durant la guerre civile au Liban de 1975 à 1990, en commettant des massacres.

Cependant, il serait réducteur de ne considérer les chrétiens d’Orient qu’en leur statut de victimes passives ; qui font partie de ce fond commun des habitants du Proche-Orient, avec leurs habitus et leurs coutumes, leurs identités et leurs traditions, qui outrepasse ou ne se limite pas à la religion. Impliqués dans des projets de construction nationale, connectés aux développement de leurs États, ce ne sont pas des groupes marginaux désolidarisés. On tient pourtant de moins en moins compte d’eux, au point de les effacer dans les découpages territoriaux, pour B. Heyberger.

Approche géopolitique, Les puissances aidant/usant les chrétiens d’Orient.

Le terme « Chrétiens d’Orient » est utilisé depuis 1535, date à laquelle François 1er obtint de Soliman le Magnifique le droit de protéger les chrétiens de Terre Sainte, nouant une alliance avec l’empire ottoman sous le nom de Capitulations ( les chrétiens d’Orient se désignent par Sourayés, ou Suryoyés). Elles marquent aussi une ère nouvelle pour les chrétiens d’Orient, qui sont confortés par la protection de la France, et en profitent pour renforcer leur rôle économique, culturel, voire politique dans l’Empire ottoman.

La France devient de fait, de plus en plus influente dans l’empire, envoyant des congrégations religieuses pour y exercer un rôle notamment tactique. On trouve par exemple les Capucins, s’installant à Constantinople sous Louis XIII, ou bien des dominicains de Mossoul au XVIIIe siècle. Les ordres français forment les clergés, enseignent à l’école. On

diffuse alors les valeurs, la langue française, vecteurs de soft power, terme anachronique pour rendre compte d’une emprise bien réelle.

Ces capitulations s’étendent à d’autres puissances, comme avec la Russie après le traité de Koutchouk-Kaïnardji en 1774, qui accorde à Moscou le statut de protecteur des chrétiens orthodoxes. Ce terme de chrétien d’Orient est cependant typiquement français, associée à la « protection des chrétiens d’Orient ».

Une protection assurée aujourd’hui par la principale organisation catholique ciblant précisément l’aide aux chrétiens et aux institutions chrétiennes en Orient, l’Œuvre d’Orient. Elle a été fondée en 1856, après le traité de Paris qui, mettant fin à la guerre de Crimée, reconnaissait la France comme protectrice des catholiques de l’Empire ottoman. Celle-ci exerce la charité envers les chrétiens orientaux. Au-delà de cela, on remarque évidemment des objectifs religieux et culturels de l’Église catholique ainsi que des visées expansionnistes françaises, et par extension européennes au sein d’une « mission civilisatrice ». Fruit d’une vision paternaliste, ces objectifs servent surtout les aspirations coloniales des puissances occidentales : la protection des chrétiens d’Orient constitue en effet une carte maîtresse dans la politique proche-orientale des puissances, telles que la France, le Royaume-Uni ou encore la Russie. Or le traité de Paris précipite la décision d’Abdülmecid de concéder l’égalité aux chrétiens et aux musulmans sous la pression de ses alliés, ce qui envenime les tensions au Mont-Liban.

Cette assistance européenne n'empêche pourtant pas des massacres de chrétiens, au mont Liban et à Damas en 1860, d’une intensité sans précédent. Ceux-ci font plusieurs milliers de morts et de déplacés. Une expédition militaire française, première grande expédition humanitaire d’interposition de l’histoire, est lancée à Beyrouth par le Second Empire mandaté par l’Europe, pour protéger la population et restaurer la paix. Ces évènements sont à la base d’une réflexion internationale pour justifier un droit humanitaire d’intervenir. Le terme de chrétiens d’Orient est lié et teinté de ce désastre et, depuis cette époque, attaché à l’idée du malheur des minorités chrétiennes et à la volonté de leur porter secours. Puisque même lorsque la France mène une politique anti-cléricale, elle ne renia jamais son engagement au Moyen-Orient, ce qui poussa par exemple des congrégations chrétiennes, expulsées de France en 1903, à se réfugier dans l’empire, où elles furent protégées par...la France.

De nombreux épisodes dramatiques marquent par la suite une détérioration des conditions d’existence de ces communautés, qui sont aujourd’hui utilisées à des fins politiques.

En 2011, en Syrie, la Russie utilise par exemple ce dossier des chrétiens d’orient pour justifier son soutien à Bachar al-Assad. En Syrie, affirme François Thual, les chrétiens ne sont pas persécutés. Bien que le régime soit très brutal et autoritaire, la doctrine baasiste empêche toute persécutions envers les communautés. Beaucoup de chrétiens voient toujours le régime comme leur protecteur, seul à pouvoir garantir la survie des minorités, puisqu’ils sont la seule minorité à ne pas disposer d’un réduit territorial, et constatent également la situation dramatique dans les pays voisins. Cependant, le pays connaît aujourd’hui une islamisation de la société qui inquiète progressivement les communautés. En effet, depuis les Printemps Arabes de 2011 et la répression étatique qui s'ensuivit, de nombreux groupes se soulèvent contre le gouvernement syrien et le président Bachar Al-Assad. Ces groupes comprennent notamment l’Armée syrienne libre (ASL) mais aussi l’État islamique, ou encore Jabhat Fath al-Sham affilié à Al-Qaïda. Les forces djihadistes prirent de plus en plus de place sur le champ de bataille et dans le territoire syrien jusqu’à 2015, perçues comme un recours face à la corruption et aux exactions des miliciens de l’Armée syrienne libre. Ainsi, à Alep, la population d’un quartier tenu par l’ASL a pris le risque de manifester pour demander l’aide de Jabhat al-Nosra, affilié à Al-Qaïda en 2015. Le développement de ces groupes djihadistes a entraîné le meurtre de masse systématique de minorités chrétiennes, ce que l’Union Européenne, les Etats-Unis et le Parlement britannique ont qualifiés de génocide. Le 4 février 2016 dans la résolution du Parlement européen, celui-ci estime que les persécutions, les atrocités et les crimes internationaux constituent des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité; souligne que le soi-disant groupe "EIIL/Daech" commet un génocide contre les chrétiens.

Mais le gouvernement du président Assad contrôle aujourd'hui les deux tiers du pays, grâce à l'implication active de la Russie dans la guerre en 2015. Aujourd’hui, Idlib, au nord du pays, reste ainsi la dernière province contrôlée par les islamistes armés anti-Assad, Hay'at Tahrir al-Sham, anciennement branche d’Al-Qaïda appelée Jabhat al-Nosra. De plus, l’Etat islamique, bien que défait par une coalition internationale en 2019, a les yeux rivés sur [...] camps. Il attend la moindre crise, le moindre affaiblissement de la sécurité pour pouvoir faire irruption dans ces camps et ces prisons et libérer les personnes qui s'y trouvent, explique

Mina al-Lami, correspondante de la BBC. Elle fait ici référence aux camps de détention où s’entassent près de 12 000 hommes et leurs familles, selon Amnesty international. Par conséquent, dans ce pays dont la société a toujours été marquée par un conservatisme prononcé, l’islam est aujourd’hui devenu le langage du politique et du social face à un régime autoritaire. Les chrétiens ne sont par conséquent plus que 250 000 aujourd’hui contre 1,5 millions en 2011.

Le 8 décembre 2024, la chute du régime Assad entraîne une reconfiguration des dynamiques. L’opposition syrienne est menée par l'organisation Hay’at Tahrir al-Sham. Classé comme terroriste dans les pays occidentaux, le groupe semble pourtant mener une politique de normalisation, et de “séduction” des occidentaux. A Idlib, leur bastion durant la guerre civile, l’organisation semble avoir mis en place un gouvernement tolérant des minorités et des chrétiens. Reste à savoir si derrière cette ouverture affichée se trouve un projet radical. Les milices kurdes s’inquiètent notamment de cette prise de pouvoir, soutenue par la Turquie, mais aussi de leur vision de la femme, qui ne coincideraient pas avec le nombre de combattantes dans les milices, qui s’élève à près d’un tiers de la totalité des combattants.

En Iran, selon la loi coranique, la religion chrétienne est tolérée et reconnue. Il y a des députés chrétiens au Parlement, malgré le fait que tout prosélytisme y soit interdit, et que les conditions y soient difficiles. En Palestine, les chrétiens d’Orient sont des citoyens de seconde classe pour les israéliens, et souffrent du sionisme chrétien qui impose sa vision messianique de la religion, pris entre deux feux, comme en Syrie. Ce courant, qui considère le retour des Juifs en Terre sainte comme un accomplissement prophétique, soutient inconditionnellement Israël dans ses politiques de colonisation, et de délivrance de permis de séjour et de résidence, entre autres, qui nuisent aux chrétiens de Palestine. La Déclaration de Jérusalem sur le sionisme chrétien signée en 2008 par des évêques locaux condamne avec force cette approche théologique à cause de ses implications politiques. Selon Albert de Pury, ces mouvements n'ont aucune idée de ce que sont les Églises d’Orient. On peut même parler de mépris. Ces militants messianiques n'ont aucune notion des enjeux politiques réels sur le terrain. Pour eux, seule compte leur vision biblique qui les conduit à soutenir les positions israéliennes les plus extrémistes.

En Irak, la chute du régime de Saddam Hussein, et la débaasification qui s'ensuivit après l’invasion américaine en 2003 a déclenché une vague de persécutions. Les chrétiens

d’Irak furent ainsi désignés comme collaborateurs, comme une cinquième colonne américaine, considérés comme des ennemis intégrés qui agiraient selon les intérêts américains et non irakiens. Et ce à cause du manque de discernement de certains gouvernements en matière de politique étrangère, selon Tigrane Yegavian. En effet, les formules utilisées par Georges W. Bush lors de ses discours, après le 11 septembre, sont en ce sens plutôt claires : Cette croisade, cette guerre contre le terrorisme va prendre du temps. En utilisant le mot croisade si chargé de sens et d’histoire, Bush donne l’impression de mener une guerre non plus contre le terrorisme, mais aussi contre l’Islam, aidé de ses alliés sur place, que constitueraient les chrétiens d’Orient. Cette association fallacieuse condamne les chrétiens d’Irak à des persécutions très lourdes. Cela devient invivable, pour François Thual. Les chrétiens sont massacrés, chassés par Daesh notamment en 2014, entre autres de la plaine de Ninive ou de Mossoul lors de sa prise, et furent contraints de se réfugier au Kurdistan irakien, qui les utilise pour percevoir des aides de l’Occident.

La situation des Chrétiens d’Orient est donc marquée par des liens forts, qu’ils soient artificiels ou non, souhaités ou non, avec des puissances européennes au moins partiellement intéressées. Ce soutien occidental condamne pourtant les communautés à endurer des souffrances d’un pacte avec l’ennemi, alors même qu’elles sont installées sur ces terres depuis des siècles. Elles représentent donc à tort les maux apportés par l’Occident, alors même que ces communautés sont bien plus semblables aux autres populations du Moyen-Orient, et présentent des similarités dans leurs identités propres.

Étude de cas : Le cas des chrétiens maronites

1943. Date de l’indépendance du Liban, basée sur un pacte passé entre les principales communautés musulmanes, majoritairement druzes, et chrétiennes, majoritairement maronites. Est ainsi mis en place au Liban un régime consociatif, conçu pour gérer les sociétés profondément divisées en répartissant le pouvoir entre les principales communautés. Par conséquent, il convient de placer au pouvoir un président chrétien maronite, un premier ministre sunnite, un président du Parlement chiite et enfin, un vice-président du Parlement chrétien-grec orthodoxe. La Chambre des députés, l’organe législatif, est ainsi répartie en

sièges réservés aux différentes communautés religieuses libanaise suivant leur poids démographique. Par conséquent, 64 sièges sont attribués aux chrétiens et 64 aux musulmans pour un total de 128 sièges. Parmi ces 64 sièges chrétiens, 34 sièges sont réservés aux chrétiens maronites. Lors du pacte, les chrétiens représentent alors environ 55 % de la population, en grande partie issus de la communauté maronite.

Mais revenons tout d’abord à son histoire. Pour l’historien belge Henry Lammens, l’établissement de cette communauté date de l’époque de la pénétration des Mardaïtes expédiés par Byzance afin de lutter contre la présence arabe, soit environ au Ve siècle et ce non loin du tombeau de l’ermite Maron, qui donnera son nom à la communauté. Celle-ci se réfugie dans les montagnes libanaises septentrionales, notamment tout au long des gorges de la Qadisha, après la chute de l’empire byzantin pour rester à l’abri de l’autorité des dirigeants musulmans.

Cette Église est aussi née de querelles théologiques. Les maronites professent la thèse monothélite, qui reconnaît dans le Christ deux natures, divine et humaine, mais une seule volonté, la volonté divine. Cette théorie est condamnée en 681, ce qui entraîne l’élection de son propre patriarche à la communauté maronite et la rupture avec le monde byzantin. La communauté est regroupée sous la protection de l’Église catholique romaine et de la France, qui élabore une stratégie de survie [...] basée presque unilatéralement sur l’aide et les soutiens extérieurs, [...] le Mont Liban [...] une sorte d’enclave catholique «étrangère » au monde musulman environnant, selon Rafaël Herzstein.

Le Mont Liban est morcelé : tout d’abord géographiquement, et par extension par l'action humaine ; sur la base des communautés religieuses, donnant à voir des enclaves. Les deux principales communautés étant les Druzes musulmans, dissidents de l’Islam, et les Maronites chrétiens, réclamant tous deux la légitimité ancestrale sur leurs terres. Dès le XVIe siècle, les deux communautés s’associent pour édifier un émirat quasiment libre et préfigurant l’indépendance libanaise prochaine. Le territoire devient une province autonome de l’empire ottoman de 1861 à 1914, puis devient une République libanaise en 1926, avant de devenir pleinement indépendante, en 1943 donc. Cependant, les deux communautés, frères ennemis, vécurent dans des cycles de représailles et incidents punitifs.

De 1975 à 1999, le Liban fut le théâtre d’affrontements internes, causant près de 150 000 morts et 17 000 disparus. De nombreux différends concernant la division du pouvoir politique opposent la majorité musulmane qui s’estime écartée du pouvoir par une minorité chrétienne. De plus, au sud du pays les troupes palestiniennes luttent avec Tsahal, et le pays se polarise car il voit importé sur son territoire un conflit israélo-palestinien extrêmement complexe. Au départ, ce sont des incidents armés entre milices chrétiennes et musulmanes qui déclenchent la violence. Les fedayins tentent d’assassiner Pierre Gemayel, alors chef du parti des Kataëb, aussi appelé les phalanges libanaises chrétiennes. Une violence qui cessera temporairement via l’occupation syrienne à partir de 1976 via l’imposition d’un cessez-le-feu. Le 6 juin 1982, Israël déclenche une nouvelle offensive baptisée Paix en Galilée. Il s’agit, pour Tel-Aviv , de liquider l’OLP qui a fait du Liban sa base arrière. L’invasion s’étale jusqu’à Beyrouth, qui sera assiégée durant deux mois. Le Hezbollah est créé en tant que milice musulmane chiite en 1982, pour s'opposer aux forces israéliennes qui occupent le Liban. Tsahal pénètre dans la ville le 15 septembre 1982, après l’assassinat de Béchir Gemayel, chef des phalanges. Les massacres de milliers de réfugiés palestiniens des camps de Sabra et Chatila commencent le lendemain, menés par les Forces libanaises, milice chrétienne, et les phalangistes chrétiens, littéralement sous les yeux des forces israéliennes. Situé au carrefour des différents intérêts, le pays a donc subi des invasions israéliennes, une occupation syrienne et une influence croissante de l'Iran à travers le Hezbollah, selon Karim Emile Bitar.

Les chrétiens sont et deviennent donc des forces politiques et même militaires. Les maronites notamment sont donc des acteurs de la construction de l’État libanais, de ses crises aussi, acteurs de ses guerres, adoptant des visions plus ou moins radicales. Ils se battent pour des objectifs territoriaux et politiques qui ne sont pas strictement liés à la religion, et revendiquent une identité plus large que le facteur religieux unique.

Aujourd’hui, les chrétiens ont largement perdu en influence depuis les accords de Taëf de 1989. La guerre civile a en effet eu pour conséquence un exode massif des maronites en dehors des frontières libanaises. De plus, on constate une différence de rythme de la croissance démographique entre les différentes communautés. De fait, les maronites représentent aujourd’hui environ 20 % de la population. Cet accord leur fait perdre de surcroît du pouvoir politique face aux sunnites notamment, et les maronites s’estiment lésés de la révision de la Constitution, boycottent les élections. Le Pape Jean-Paul II redonne

souffle à une communauté agonisante, les appelant dans le texte final du synode à se sentir pleinement arabe, à participer sans retenue à la vie politique, économique, sociale, à s’investir et à parler la langue arabe, plutôt que le français ou l’anglais.

Cela fait notamment deux ans que le Liban n’a plus de président, depuis le départ de Michel Aoun. On assiste à une paralysie des institutions qui sert au Hezbollah. La situation économique y est désastreuse, la situation sécuritaire imprévisible dans un contexte de conflit entre Israël et le Hezbollah. L'évolution démographique, et les circonstances politiques, remettent peu à peu en question la prépondérance et le rôle majeur des chrétiens dans les structures politiques du Liban. En effet, le patriarche a vu son rôle s’affaiblir ces dernières années, mis sous pression par les services syriens. Aujourd'hui, les chrétiens sont non seulement privés d'un représentant à la tête du Liban, mais ils sont, de surcroît, amputés du rôle historique que jouait le patriarcat maronite pour assurer la souveraineté du Liban et de la communauté chrétienne, face à un Hezbollah tout puissant et des fonctionnaires largement corrompus, insiste Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes.

Cependant, aux dernières élections, les listes anti-Hezbollah – chrétiennes et musulmanes confondues – sont ainsi arrivées en tête. Le scrutin s’est transformé en référendum pour ou contre le Hezbollah , souligne Karim Bitar. Le Hezbollah, bien qu’ayant remporté une large part des sièges réservés aux chiites avec son allié le parti Amal, voit ses alliés des autres communautés décliner. Au sein de la communauté chrétienne, Le Courant patriotique libre, allié du Hezbollah, connaît un fort recul au profit du parti des Forces libanaises. Le Mouvement Marada, pro-Hezbollah voit également ses résultats décliner. Les candidats réformistes de la société civile de l’opposition réunissent quant à eux un dixième des sièges à la chambre.

Le Hezbollah doit une grande partie de son pouvoir au Liban à sa milice, qui compte entre 20 000 et 50 000 combattants. Elle dispose d'un arsenal de 120 000 à 200 000 roquettes et missiles, selon le Center for Strategic and International Studies. Il s'agirait par conséquent de l'une des armées non étatiques les plus puissantes au monde, considérée comme beaucoup plus forte que l'armée nationale libanaise. Mais le Hezbollah dispose aujourd’hui d’un pouvoir social et politique très fort, grâce au prélèvement d’impôts religieux mais aussi des financements iraniens. Le Hezbollah enserre les habitants de la banlieue sud de Beyrouth dans un filet d’assistance uniforme (sanitaire, éducatif, religieux, professionnel), l’explique Daniel Meier. Par exemple, il finance la fondation pour “le bon prêt” qui des microcrédits

sans intérêt, la Fondation pour “l’effort de reconstruction” en 1985 et le Comité islamique de santé. Aujourd’hui, le Hezbollah est bien plus qu’un parti, s’érige en un pan de l’Etat libanais.

En outre, depuis deux mois, Israël mène une guerre contre le Hezbollah, qui s’illustre notamment par une invasion du Sud-Liban. On compte ainsi 1,3 millions de déplacés chiites depuis le début de l’offensive. Les bombardements israéliens visent consciencieusement des villes chrétiennes et sunnites pour accentuer les divisions communautaires. De plus, les partis chrétiens, comme les phalanges et les forces libanaises accentuent les tensions en accusant le Hezbollah de leur avoir imposé une guerre et d’attiser les foudres israéliennes meurtrières.

Cependant, les populations multiconfessionnelles, notamment la jeune génération ou les milieux intellectuels, réclament une citoyenneté inclusive, pour éviter d’accentuer des divisions marquées et accentuées par le régime politique, mais les forces ayant intérêt au maintien de cette organisation restent importantes. De plus, il est encore possible pour les libanais de faire société, comme lors de la Révolution du Cèdre au printemps 2005 avec un même combat contre l’occupation syrienne pour les bases populaires des différentes communautés chrétiennes, sunnites et druzes, ainsi qu’une élite chiite.
Aujourd’hui, le pays est au bord de l’implosion, avec une classe politique corrompue, et un régime consociatif confessionnel déséquilibré, en vue de l’évolution de la démographie qui n’est pas prise en compte, et anachronique. Malgré cela, le Liban parvient tout de même à faire État et les partis politiques, bien qu'extrêmement polarisés, semblent avoir atténué leurs critiques les uns envers les autres pour se concentrer sur la gestion de la crise.

Par conséquent, les chrétiens maronites sont à la fois une communauté religieuse, mais ils sont aussi inscrits dans un cadre national dont ils sont en partie à l’origine, montrant les connexions entre ces acteurs et l’évolution politique du Liban. La situation des maronites résume la position globale actuelle des chrétiens d’Orient : passeurs entre Orient et Occident, ces communautés déclinent, et il est de plus en plus difficile pour eux d’envisager des perspectives d’avenir. Pour Mouchir Aoun, Les chrétiens d’Orient souffrent un double martyre, le martyre de l’accusation injuste et le martyre du déracinement volontaire. Autrefois considérés comme la cinquième colonne occidentale, persécutés par de nombreuses puissances, aujourd’hui tiraillés entre le marteau autoritaire et l’enclume islamiste, les chrétiens d’Orient accusent un inexorable recul démographique dans un contexte trouble global au Moyen-Orient. Mais peut-être faut-il compter sur la vivacité des diasporas pour sauvegarder les mémoires et l’existence de ces communautés.

Bibliographie :

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